Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/43

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de la danse de Saint-Jean ou de Saint-Guy erraient à travers les villes, secoués de convulsions rythmées et vociférantes. L’antiquité surtout avait vu, avec plus de fréquence, l’étrange phénomène. De Babylone à Rome, on signale ces fêtes d’une frénésie orgiaque où sévissait une licence de volupté inouïe. Mais nulle part, ces crises nerveuses n’apparaissent avec plus de férocité fauve que chez les Grecs.

Brusquement, sous l’influence des narcotiques, pour lesquels les Grecs ont toujours eu une religieuse vénération, ou parce que l’énergie exubérante du printemps apportait son ivresse dans les effluves de la terre moite et dans les brises chargées de fiévreux arômes, des troupes de jeunes hommes et de jeunes femmes couraient les champs, les vallées ombreuses et les cimes des monts, saisis d’un même besoin de mouvement, de chant, et de sensuelle gesticulation. Couronnés de fleurs et agitant des thyrses, mais barbouillés de suie, de minium, et du suc coloré des plantes, ces forcenés non seulement se grimaient en silènes et en satyres, mais ils se croyaient tels. Ils étaient ivres d’un philtre qui semblait changer leur personnalité. Un ensorcellement les métamorphosait et les faisait retourner à un état à demi bestial. Quiconque les rencontrait était saisi de la même contagion frénétique ou était maltraité par eux comme un profane réfractaire au dieu [1].

La neuropathologie moderne aurait un nom pour ces manifestations, et Nietzsche admettrait ce diagnostic des pathologistes. Mais il pense que cette description médicale a besoin elle-même d’une interprétation métaphysique. Un médecin conclurait à une manifestation

  1. Das griechische Musikdrama (W., IX, 40.) ; Die Geb. der Tragödie, § 1. (W., I, 23.)