Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/50

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une réaction longue et préméditée contre l’excès de force et de sensualité orgiaque, contre le « titanisme » démesuré, qui vint du dehors et qui, pour les Grecs, constituait le tempérament des Barbares. Dionysos est un dieu difforme, immigré en Grèce du fond de l’Asie. Cette lutte entre l’intellectualité mesurée et le vouloir passionné, constitue pour Nietzsche l’événement capital de la préhistoire grecque.

Elle s’apaisa, mais la réconciliation ne fut jamais parfaite. Tout le monde sait que sur l’un des frontons du temple d’Apollon, à Delphes, était sculpté le cortège de Dionysos. Les dieux asiatiques sont tolérés au siège et dans le sanctuaire des anciens dieux. Mais ce fut à la condition de perdre leur aspect difforme et leur sauvage frénésie. Le breuvage de mysticisme cruel qui empoisonnait l’orgiasme barbare s’atténua jusqu’à devenir un remède violent par lequel on calmait les énergies d’un tempérament ivre du dieu. Apollon, si farouche autrefois, devenait le dieu citharède. Dionysos lui empruntait le calme par lequel il dompte les fauves. Quand il fait son entrée parmi les fleurs, sur un char traîné par des panthères, si l’on reconnaît encore en lui un dieu qui dompte les forces primitives, on ne retrouve plus le dieu déchaîné dans la folie d’une volupté qui crée, mais aussi qui tue. Les Grecs avaient su donner au dieu à demibestial des attitudes d’une harmonieuse plasticité. Il marchait dans le cortège des dieux apolliniens comme un des leurs ; et son âme se transformait en apprenant à sourire.

Mais que veut dire cette ressemblance grandissante que les Grecs établissent entre des dieux irréconciliables ? À l’interpréter psychologiquement, Nietzsche n’y peut trouver qu’un sens, et on le devine. C’est qu’entre la faculté de rêve et la faculté d’enivrement, bien qu’elles soient irréductibles, il y a de secrètes relations. C’est la