Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/52

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mots somptueux étaient des moyens de suggestion, non des signes pour l’intelligence.

À son tour, la musique grecque était comme apaisée par une discipline dorienne. Elle se réduisait à la musique de la cithare. Le son bref et à peine indiqué de cet instrument, les modulations rythmées rigoureusement, y faisaient prévaloir la mathématique et la signification imagée [1]. Les Grecs se défiaient de la mélodie continue des instruments à son prolongé et du sortilège de l’harmonie. Des accords simples accompagnaient un chant d’une cadence très accusée, et dans les chœurs eux-mêmes régnait un récitatif chanté à l’unisson [2]. La musique grecque, presque toute vocale, ordonnée selon des rythmes précis, tendait d’elle-même à une clarté architectonique apollinienne. En sorte que c’est Apollon qui est devenu, non sans raison, mais par une étrange interversion des rôles, le dieu de la musique, le dieu citharède.

Ainsi, les deux divinités hostiles, chez les Grecs, viennent à la rencontre l’une de l’autre et scellent leur alliance. La musique est l’accompagnement harmonique qui donne de la profondeur à la mélodie du rêve imagé. La pensée lumineuse apaise et clarifie le trouble confus de l’inspiration comme une mélodie qui appelle et groupe les harmonies. Sans cesse des combinaisons neuves se recomposent. Toujours la pensée apollinienne a tendance à se fixer en mythes définitifs, en métaphores immobiles,en dogmes rigides. Toujours l’instinct dionysiaque brise dans son bouillonnement ces formes trop pures et figées ; et après les avoir crevassées et détruites, répand la lave de sa vie nouvelle, qui à son tour se prendra en arêtes cristallisées.

  1. Geb. der Tragödie, S 2. (W., I, 28.)
  2. Das griechische Musikdrama. (W., IX, 50.)