Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/56

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mière solaire trop violente nous oblige à nous détourner avec de frémissantes taches noires devant les yeux, À force de contempler l’abîme ténébreux de la douleur et de l’épouvante universelle, il se détache au contraire pour nous, sur ce fond de ténèbres, une éclatante et consolante vision. Notre douloureuse ivresse intérieure étincelle de rêves chatoyants et de chantantes paroles.

Le miracle tragique est à présent intelligible. Le chœur n’assiste à aucun spectacle réel. Il est initié par une expérience tout intérieure au mal de la nature, à la souffrance divine de Dionysos ; et, tandis qu’il souffre ainsi et s’abime dans le néant auguste de la détresse universelle, une consolation surhumaine descend sur lui. Par lambeaux, un monde lumineux sort de l’ombre et se précise en vacillantes lueurs. Comme sur un rideau de lumière, Dionysos lui-même parait.

Devant ce prodige, le chœur exulte ; car il voit son dieu. Mais il pleure aussi, parce qu’il voit ce dieu répandre son sang sur la terre sacrée, où tous les êtres le boivent pour en alimenter leur vie. Et, parlant dans cette pitié exaltée, les satyres parlent selon la sagesse. Rien n’est plus sage que d’avoir pénétré jusqu’à la douleur de l’univers, d’en souffrir, de la comprendre et de l’admirer, parce qu’elle est la douleur. Mais ce spectacle est immatériel. La scène vraie de la tragédie grecque est une vision intérieure. Nous sommes transportés par delà le monde des sens, par delà le Styx, dans une autre réalité plus profonde, quand vient à nous Dionysos lacéré, qui a pris sur lui la douleur du monde. Celui qui voit Dionysos a oublié les choses terrestres. Mais bien que cette vision ne se passe que dans les âmes, elle est pareille dans tout le chœur. Le chœur s’est fondu dans un seul vouloir ; et c’est pourquoi il chante d’une même voix. Il plonge dans cette nappe souterraine d’un vouloir-vivre commun, et