Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/73

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pas approchée : le socratisme, l’esprit optimiste de la philosophie des lumières, ont été en eux trop puissants. Eux disparus, nous restions sans guides dans cette civilisation moderne, si sèche, si « sablonneuse ». Mais voici qu’un ouragan emporte cette poussière morte. Une vision paraît, pour la description de laquelle Nietzsche a recours aux plus riantes images du rêve romantique : une île fortunée, une oasis de verdure vivante et traversée de souffles surgit. Au milieu, une grande figure est assise, méconnue encore, mais que son extase ravie et douloureuse montre attentive au chant lointain qui dit l’origine toute existence finie : Wahn, Wille, Wehe, l’Illusion, le Vouloir-vivre et la Douleur : c’est la Tragédie wagnérienne. Nietzsche laisse son attention se fixer sur les formes qui se succèdent dès lors sur l’écran intérieur. Puis, par réflexion, il remonte aux sources psychologiques de son admiration.

Qu’est-ce donc que nous éprouvons, quand s’ouvre devant nous un spectacle tel que le IIIe acte de Tristan et Iseult ? Tristan est couché sur son lit de douleur, percé d’une blessure que rien ne refermera. Déjà il touche aux ténèbres. L’air de flûte d’un pâtre rappelle des limbes, où déjà elle s’enfonçait, sa vie épuisée de tout le sang qui a coulé dans sa lutte contre les puissances vieilles de la coutume. Avec la double vue des mourants, Tristan, avant son fidèle Kurwenal, voit accourir le navire de l’amante lointaine et battre aux vents son pavillon. Quelle sorte de bonheur peuvent donc attendre encore Tristan et Iseult ? Si la séparation est à la fois la seule douleur et la plus inévitable fatalité, comment en avoir raison ? On le peut, mais c’est par la mort. L’air de flûte qui, tant de fois dans le drame, a annoncé le désastre, c’est donc un présage mortel qu’il apporte.

Tristan, quand il s’éveille, ne sait dire que le vide d’une existence déserte comme la mer, tant que n’émerge