Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/97

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son tour, il abordait l’analyse de cette étrange obsession collective, dont les poèmes homériques parlent seulement par allusions lointaines [1]. Il repassait au crible les témoignages tant de fois réunis depuis l’Aglaophamos de Lobeck. Ces danses de femmes la nuit sur les collines, à la lueur des torches, dans le fracas tonitruant des cymbales et parmi les mélodies énervantes des flûtes profondes, il essaya de les comprendre par des rapprochements ethnographiques. Les contagions religieuses observées de nos jours sur les Ostiaques, les Dakotahs, les Péruviens, les Veddhas de Ceylan, les Haïtiens, éclairent le phénomène si curieux que l’antiquité connut en Phrygie, en Cappadoce, et qui envahit la Grèce par les peuples de Thrace. L’étrange délire apparaît comme un des faits religieux les plus généraux et les plus profonds. Il est lié à la représentation collective que ces peuples se font de l’existence après la mort.

Les Thraces croyaient que l’âme des défunts s’en va dans un séjour de béatitudes et en revient. Il s’agissait, dans le culte de Dionysos, de donner aux participants l’expérience de cette nature immortelle [2]. Par une tension du sentiment, il fallait élargir la conscience jusqu’à ce qu’elle se sentît en contact avec le dieu et avec les démons. Le dieu à forme de taureau est présent ou proche, invisiblement. Son épiphanie a lieu tous les deux ans. Les sonorités musicales l’attirent. Des « mimes de terreur » imitent ses beuglements. Alors se produit l’extase et l’ensorcellement des initiés. Eux-mêmes s’intitulent, à ce moment, σάϐοι, σάϐαι, comme le dieu s’appelle Sabos ou Sabazios : c’est qu’ils sont unis au dieu. Pour annoncer cette métamorphose, ils se sont vêtus de peaux de

  1. Rohde, Psyché, 1re édit. 1893, p. 298 sq.
  2. Ibid., p. 324.