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Pendant cette excursion, Véga s’amusait infiniment à regarder par le hublot, les habitants des grands fonds éclairés par leur propre radiation, car la lumière solaire ne pénètre pas à de telles profondeurs.

Soudain, son attention fut attirée plus haut. L’une des glaces réflecteur de la surface des eaux lui montrait un naufragé accroché à une planche.

Elle bondit et se mit à courir à la recherche d’un des ascenseurs secrets qui permettent de remonter au jour.

Juste comme elle reparaissait au niveau de la mer, un yacht abordait dans le port.

— Oh ! s’écria-t-elle, c’est Tio mio.

Et courant vers l’arrivant, elle jeta à un pilote l’ordre de songer au naufragé. L’homme aussitôt partit en canot dans la direction indiquée par la jeune fille.

— Toi, dit Cléto Pisani, en ouvrant les bras à son enfant chérie, je n’espérais pas te trouver ici.

Les compagnons venaient saluer le grand maître avec un évident plaisir.

Ces « utopistes », s’aimaient fraternellement.

Ils avaient l’extraordinaire conception philosophique d’une vie justement équilibrée, avec du bonheur et de l’aisance pour tous, et ils croyaient à la possibilité de l’obtenir par la déchéance des souverains, le nivellement égalitaire, sans songer que ceci est impossible, « que jamais ce ne fut sur terre » et « que ce qui sera est comme ce qui fut ».

Mais ils gardaient leur rêve fou, envoyé par la lointaine et subtile influence d’Uranus, la planète gouvernant les rêves utopistes.

La planète gouvernant aussi le sixième sens vers lequel nous marchons, l’intuition.


XXXV

La marque du destin

Véga ne quitta pas son cher Tio de toute la soirée, elle parcourut l’île avec lui. Elle écoutait le voyageur parler à ses compagnons, conter ses campagnes de propagande pour leur cause.

Ah ! il avait eu une rude alerte.

À Kronitz, où il faisait des conférences qui amenaient les adeptes par centaines, il avait vu soudain cerner par les soldats de l’empire la salle publique où il discourait.

Une bagarre effroyable, une lutte acharnée, s’en étaient suivies et il n’avait dû le salut qu’à la force herculéenne d’un grand diable de yankee, son dévoué prosélyte, qui avait saisi par le pied une des tables de fonte d’un café, et, s’en servant comme d’une massue, avait fait une trouée, par où ils avaient passé tous les deux pour gagner le yacht de l’Américain et détaler à toute vapeur.

— Quelle nuit ! disait Cléto, et malgré la terreur et le danger, quelle attrayante lutte ! Rien ne passionne comme cette bataille dont la vie est l’enjeu.

— Raconte-nous les détails, Tio, supplia Véga, nous avons à vérifier certaines prophéties. Ensuite, tu me laisseras partir.

— Où ? Qu’as-tu à me dire de ton ami San Remo ?

— Enlevé !

— Ah ! les ennemis.

— Oui, seulement grâce à la connaissance de nos prophètes, je sais où je puis le rejoindre. C’est pourquoi je te supplie de me donner un yacht, Tio, et de me laisser partir.

— Je te donnerai mon yacht Arcadia, que tu vois se balancer dans le port.

— Avec les matelotes !

— Sans doute. Ne ris pas. Les matelotes valent bien les marins, je ne te conte pas leur genèse ; à bord, elles varieront l’ennui des heures de marche par l’histoire de leur vie ; elle n’est pas sans attraits.

— C’est juste, Tio. Aour-Ruoa arrive avec tes meilleurs amis.

Conte ton voyage devant tous, avant le moment du repos…

Cléto Pisani sourit, il glissa son bras sous celui de la jeune fille et il alla vers la terrasse dominant la mer, où il prit place sur le banc de porphyre rouge, devant l’immensité.

Le soleil venait de se noyer dans la mer, qui gardait encore quelques reflets rouges, les teintes mauves irradiaient l’horizon, la nier était comme le ciel avec une coulée blanche, déjà projetée par la lune décroissante.

— Aour-Ruoa, dit Véga, j’ai oublié de te demander des nouvelles du naufragé, l’a-t-on recueilli ?

— Oui, mon enfant, il est à l’hôpital, gravement atteint, mais pas en danger ; le docteur le soigne, ne t’inquiète plus de lui, tu l’as découvert en perdition, il te devra la vie.

— Qui est-il ?

— Je l’ignore absolument. Il est incapable de parler. C’est un européen d’une quarantaine d’années, je ne puis voir plus.

— Merci, Aour, maintenant nous voilà tout à loi, Tio mio.

Véga n’osait demander à son oncle des nouvelles de Sophia, elle savait la haine de la jeune femme pour lui… elle devinait à présent bien des choses… Anxieuse, elle attendait qu’il parlât le premier.

Cléto prit un cigare tout allumé que lui tendait Véga, et sans regarder personne, les yeux au loin sur la mer, il dit :

— Mes chers compagnons, je vous dois un compte rendu exact des progrès de notre œuvre, je l’ai écrit au jour le jour en notre langage chiffré ; je l’ai remis tout à l’heure à notre secrétaire, il vous le lira plus tard. Je vous dirai ce soir les aventures et rien de technique. Nos progrès sont immenses, sachez-le, la Stella Negra bientôt dominera le monde.

Voici la plus récente et la plus tragique de mes aventures.

L’attaque par la force militaire à Kronitz avait été imprévue, et j’aurais succombé sous le nombre des assaillants sans la force prodigieuse d’un Américain, nouvel adepte, qui fit une trouée sanglante à travers laquelle lui et moi nous passâmes.

Seulement, arrivé à son navire amarré dans le port, il fallait lever l’ancre et sortir du bassin.

Une grosse difficulté était là.

La nuit était extrêmement noire, sans lune, mais les quais étaient éclairés et notre yacht avait ses feux d’ordonnance.

— Éteignez tout ! ordonna mon yankee qui s’appelait John Everling.

— Qui s’appelait…

— Oui, il est mort…, et à cause de moi. Nos feux éteints, nous étions peu visibles au milieu du port. Seulement nous diriger était scabreux, la jeune pilote…

— Une femme ?

— Naturellement. Tout l’équipage était composé de filles du Far-West et elles valaient d’habiles marins, je vous jure. Donc la jeune pilote ne voyait rien. Heureusement, j’avais sur moi les lunettes que tu m’as fabriquées, Aour-Ruoa, et dont les verres spéciaux accordent à nos prunelles la faveur oculaire dont la nature a doué les chats.