Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/123

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maison d’ailleurs s’identifiait à leur recueillement par la tristesse qu’elle dégageait, non pas en ces courants d’air glacés soupirant dans les ruines, mais en cette subtile poussière, en cette volatilisation d’atomes parfumés émanant des élégances d’autrefois. Leurs yeux ignoraient là les clinquantes fantaisies des meubles flagrants d’actualité. Les choses qui les entouraient étaient les disparates survivances de luxes abolis, mais l’expression mélancoliquement délustrée de leur grâce originelle inspirait une tendresse rétrospective et faisait aimer la mort.

Au carrefour de deux chemins, le castelet grisonnait dans la verdure aquatique de ses douves et sous les éboulements d’ombre qui roulaient de l’énorme croupion de la montagne. Dans la cour que traversait, à des instants déterminés, une servante portant une cruche de grès équilibrée sur un turban, des paons crottaient la traîne chatoyante de leur robe, des coqs piaffaient sur place et des canards pèlerins dirigeaient leurs processions vers les cloaques respectés. Accroupis sur les piliers de la grille, des lions de plâtre bâillaient. Les chambres, au-dedans, se multipliaient, ouvertes sur des corridors dallés. Elles étaient plafonnées de hauts lambris et les fenêtres creusaient de profondes cellules dans les murs. Des panneaux de laine torse appendaient des villanelles. Des lits à quenouilles, des lits à pavillon, des lits à baldaquin, à housses et à impériales occupaient les encoignures. Sur les cheminées, des pendules empire édifiaient des parthénons de marbre. Des pastels effumés remémoraient des jouissances bucoliques sur les tapis vert-pomme des boulingrins. Des miniatures encadraient des visages parlementaires strictement garrottés par des cravates à multiples tours ; — et une sanguine caricaturait, supputant les chances d’un écart, un joueur de piquet écrase sous le vaisseau de son chapeau à la française. C’était l’œuvre d’un inconnu, d’un hôte accueilli, dans les temps où la maison ouvrait ses grilles aux passants du chemin.

Parmi ces reliques des défuntes époques, Henri et Marcelle acclimatèrent leurs rêves à l’hospitalité de leurs tristesses. L’un et l’autre, d’un tacite accord, se doublèrent. À côté de chacun d’eux, vécut l’être, occulte, mais qui, pour eux, affirmait sa présence réelle. Leurs paroles semblaient indirectes et leurs regards qui, d’œil à œil, ne s’appesantissaient jamais, scrutaient, d’instinct, leur voisinage et animaient le vide apparent qui les environnait. Pour eux-mêmes, ils avaient de fraternels égards et ils associaient leur