Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/164

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gle du salon, mon père et M. Deschamps jouaient, tout près de nous, une partie de piquet. Je laissai Ernest seul et vins m’asseoir à côté de mon père, appuyée contre son épaule. M. Deschamps oublia ses cartes pour me regarder… Je le troublais jusque dans le fond de son être. Ma mère, qui s’aperçut de mon manège, d’un geste m’appela près d’elle…

— Laisse donc ce vieux tranquille… qu’as-tu à lui faire tes yeux mourants ?

— C’est pour faire rire Ernest, dis-je tout haut, en voyant celui-ci s’approcher.

Comme on se levait pour partir, j’allai près de M. Deschamps.

— Demain, à deux heures, lui dis-je, en lui tendant mon front à baiser, avec la libre innocence d’une fillette.

— Oui, ma chérie, me répondit-il, demain à deux heures.

Je dormis très bien cette nuit-là, et me levai disposée à jouer mon drame. J’avais fait une toilette charmante. Une robe de surah crème, à petites fleurs roses, une cravate de linon garnie de fines dentelles, un chapeau rond à grandes plumes roses et blanches. Je devais avoir l’air un peu saltimbanque, mais j’étais jolie à croquer… Miss Campbell me le dit, je crus miss Campbell.

À deux heures, j’étais rue de Douai. M. Deschamps avait acheté une magnifique corbeille de fruits, j’en croquai quelques-uns de grand appétit. J’étais gaie, rieuse, amusée… au dernier point. J’avais quitté mon chapeau, il faisait une très grande chaleur… tout à coup la sonnette de l’appartement retentit… M. Deschamps me regarde avec étonnement…

— Quelqu’un qui se trompe d’étage, dis-je avec tranquillité.

— En ce cas, laissons, reprit-il, et soulevant mes cheveux, il les baisa avec passion…

Un autre coup violent et interminable.

— Ah ! çà, qu’est-ce donc ? demanda-t-il inquiet, cette fois ?

Il se leva pour aller ouvrir.

Une seconde après, Ernest se précipitait dans la chambre, il se jeta follement sur moi, voulant m’étrangler. Tout d’un coup ses mains me lâchèrent, il tomba à mes pieds, lourd, inerte, congestionné. Son père l’avait frappé d’un coup de poignard dans le dos.

Personne n’apprit ce drame. Le père et le fils se réconcilièrent ; on inventa une histoire que j’ai oubliée, pour expliquer la blessure, légère d’ailleurs. Deux jours après l’événement, ils partaient tous pour la province. Je ne les ai jamais revus depuis… Et moi ?

Moi, je suis dégoûtée de l’amour, de la vie, du drame même. Je trouve que tout cela ne vaut pas le mal qu’on se donne ; après une expérience de plus de quinze ans, je le dis aujourd’hui en toute conscience. Si j’ai été précoce dans mon enfance et ma jeunesse, je suis, en retour, vieillie avant l’âge, vieillesse précoce. À trente ans, j’en ai soixante ; tout