Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/172

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Cela dura ainsi trois belles années, trois années merveilleuses pendant lesquelles Raymond eut une chance inouïe. Ses petits tableaux, toujours les mêmes : un ciel orageux sur lequel se profilait un arbre tourmenté, se vendirent des prix fous. Il avait, disait-il, découvert un Américain fanatique de sa manière : oncques personne ne le vit. Il le tenait caché et faisait bien. Il put ainsi donner à sa femme des bijoux de grand prix, des diamants pour ses oreilles, des perles pour son cou délicat. Indépendamment de cela, il avait chez un banquier de ses amis une très forte somme déposée en son nom, qui chaque mois s’arrondissait encore… Du reste, le ménage Raymond était un modèle d’ordre. Jamais de dépenses inutiles. Nina s’habillait avec rien, son mari fumait les cigares de ses amis.

Quand Humbert mourut subitement, si subitement qu’il en courut de méchants bruits de suicide, Paris fut bien étonné d’apprendre que le grand artiste, dont les toiles se payaient si cher, qui en avait vendu une si grande quantité, ne laissait rien que beaucoup de dettes à sa jolie veuve. Celle-ci se lamentait fort, demandant où donc étaient passées les sommes considérables touchées par son mari. Mais Raymond lui persuada qu’il y a, au lendemain de la mort, des mystères qu’il ne faut pas chercher à comprendre. Il serait mal séant de faire du bruit autour d’un cercueil. Qui sait ce qu’on trouverait ? L’Italienne eut peur. Elle avait une petite dot ; Raymond, en ami dévoué, s’occupa de la lui faire rendre. Il y joignit quelques menus objets : un tableau racheté à la vente, une poignée de bijoux sans valeur, et, cela fait, lut conseilla de retourner dans sa famille. Il l’y conduisit lui-même. On n’agit pas mieux.

Quelque temps après la mort d’Humbert, Raymond ferma son atelier, sa vue baissait. Il s’occupait encore par un reste d’habitude prise de vendre des tableaux ; mais en homme qui n’attend rien de personne, son avenir étant assuré. On sentait cela à sa voix brève, au port de sa tête, à la façon conquérante dont il jouait avec les breloques de sa chaîne de gilet. Nina, elle, avait beaucoup vieilli. — Ces dernières années pesaient singulièrement sur sa belle tête.

Ce fut alors que riches, tranquilles, heureux, ils commencèrent une autre existence ; Raymond, encore actif, s’occupait de sa fortune ; Nina, vigilante, économe, sachant la valeur de l’argent, du temps, de la beauté, veillait à la maison. On ne pouvait lui reprocher que d’être hautaine avec les femmes, dure pour leurs faiblesses, sans pitié pour celles qui désertent le foyer conjugal.

Malheureusement, le ciel n’a pas béni leur union. Il y a quelquefois une apparente injustice dans l’inégale répartition de ses dons ; mais ils ont autour d’eux, néanmoins, une famille de nièces et de neveux, tenus avec une sévérité extrême et qui professent pour Baucis et Philémon la plus grande