Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/194

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demi-jour de la reculée, ne se distinguaient plus, dans l’alme tremblement du matin, qu’à des taches vagues, immatérielles, comme des clartés plus vives dans la mort universelle de l’ombre.

On entendit tout à coup le carillon des sonnettes agitées par les enfants de chœur, et aussitôt après le curé apparut suivi de ses diacres, des prêtres amis qui avaient bien voulu s’adjoindre à lui pour l’office de ce grand jour. Ils descendirent la nef, firent le tour de l’église, du pas solennel des processions, toutes les clochettes éclatant à la fois sur un rythme précipité et l’assistance entière suivant, mains jointes, la majesté du sacrement, dans le floconnement des cassolettes balancées à grandes volées. Puis l’orgue fît entendre un tonnerre d’accords et le curé étant monté à l’autel, la messe commença. Les dalmatiques évoluaient autour de la chasuble, en lentes paraboles enflammées par la pourpre des vitraux du chœur, et sur leurs ors et leurs broderies l’illumination des cierges ruisselait en larmes ignées. Les béguines remarquèrent que l’officiant n’avait plus la belle onction, les nobles gestes mesurés des offices du dernier Noël : il semblait repris d’une agitation fiévreuse au milieu du déroulement des cérémonies sacrées, scandées par la démarche lente et les attitudes recueillies des diacres ; et ses mouvements s’accéléraient dans de brusques saccades ou de plus clairvoyantes qu’elles eussent discerné les agitations d’une âme rebourse. Inclinées sous sa main, elles goûtaient la joie d’être en paix avec Dieu et elles-mêmes, se sachant ressuscitées du péché à la grâce, à travers la résurrection de l’Église. Et les grands murmures sourds de l’orgue, prolongés comme des adorations, faisaient descendre en elles des sensations d’éternité s’écoulant dans la tendresse du Seigneur, au bercement des musiques. D’autres fois, des chants joyeux, d’une allégresse vive, emportée, comme dans l’élan d’un immense bonheur terrestre, leur donnaient l’illusion d’une fête d’âme, débordant en sensualités mystiques. Martinus Putz, avec son habitude des grosses sonorités du carillon, sur lequel il plaquait à poings fermés des morceaux bruyants comme des marches militaires, se laissait aller, d’ailleurs, à toutes les fantaisies de son répertoire, entremêlant des mélodies sacrées de cascades d’arpèges et de volées de fioritures qui par moments communiquaient à l’énorme instrument la folie dansante d’un orchestre de kermesse. Et sœur Claire, l’écoutant d’en bas se démener dans cette tempête d’harmonie, oubliait la messe, ne pensait plus qu’à cette promesse de