Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/41

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Devant la rue Lepic, la vieille demanda :

— Mais qui donc a payé un terrain à Francine ?

— C’est M. Richard, lui fut-il répondu.

Elle se retourna pour considérer le peintre, qui marchait silencieusement abrité.

Le boulevard de Clichy était méconnaissable. Les jeunes arbres de son refuge striaient de lignes sombres le ciel dont l’écoulement s’accentuait. Les fenêtres des maisons ressemblaient à des yeux d’aveugles. On distinguait à peine la coloration violente des affiches sur les murs grossièrement poudrés. À quelques mètres du corbillard, une paire d’apprentis en goguette traînaient un camion où quelques barres de fer se bousculaient avec un fracas tempétueux de féerie. Pas un chien n’aboyait.

Tout à coup, au moment où l’on abandonnait le boulevard pour enfiler l’avenue du cimetière du Nord, le voile de neige s’éclaircit, les flocons cessèrent de se poursuivre, et l’entrée du cimetière apparut, dans une vibration de jour clair, à peine taché par des houppes fragiles, au bout d’un tapis immaculé, entre des boutiques encombrées de plantes vertes, d’immortelles durement multicolores, de tombes qui attendaient. Une cloche tinta deux fois, prévenant les fossoyeurs.

— Sapristi ! murmura l’ami de Joseph Richard, ça manque de gaieté.

— Tu l’as dit, répliqua le peintre.

On franchissait le seuil du cimetière, quand un gardien en uniforme bleu, le coupe-chou pendu à un baudrier, s’approcha du cortège. La concierge prévint sa question.

— Francine Cloarec, répéta le fonctionnaire à deux ouvriers dont la mine était prodigieusement stupide.

Ceux-ci, les fossoyeurs, allèrent prendre la tête du corbillard afin de le diriger vers la fosse de la Bretonne. La marche en avant recommença, plus lente encore.

On passa le long d’un calvaire en granit ; on entra dans une avenue où des sycomores entrelaçaient leurs