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le peintre ; il y a des gens qui soutiennent aussi que la neige n’est pas blanche partout.

— Non, elle n’est pas blanche partout… Tiens ! arrive, je vais te montrer quelque chose que tu n’as jamais vu, toi qui demeures à trois pas d’ici. Arrive.

Ils dépassèrent une route qu’un égouttement continu emplissait d’une même note, tournèrent à leur droite, gravirent une légère côte, et bientôt s’arrêtèrent sur un plateau où des tiges d’orties desséchées hérissaient la neige autour d’eux. Là, ils reçurent une commotion.

Une vaste étendue de cimetière abandonné resplendissait sous un jour de pénombre, était claquemurée. L’atmosphère implacable avait l’air de vouloir s’éterniser ainsi. De la neige, toujours de la neige. Les arbres en étaient tristes. On en apercevait sur la crête des moindres aspérités, sur les ifs et les fusains épars. Entre deux talus où elle s’allongeait moins accidentée, des traces de pieds rompaient sa monotonie, fuyaient en tournoyant comme un vol de pigeons dans un ciel cotonneux, et cela ne se perdait qu’à une espèce de bois sacré où des tombes écroulées les unes sur les autres, bousculées par le temps, éventrées par les hivers, dans un enchevêtrement de croix et de palissades brisées, d’arbres, de plantes, de buissons morts faisaient rêver à on ne sait quelle vengeance canaille autrefois assouvie.

Le souvenir de Francine Cloarec s’éloignait du peintre et de son ami ; ils ne pensaient plus au corbillard. Un saisissement vague, une inquiétude tranquille les agitaient seuls, les gênaient un peu ; ils auraient été incapables de l’appliquer à quoi que ce fût, mais elle existait. Joseph Richard prit la parole :

— Nom de nom, ça vous a tout de même un sacré caractère.

— Parbleu ! fit le gros pansu.

Puis il ajouta :

— Tu commences à comprendre. Eh bien ?

— Je reviendrai.