Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/47

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Qu’est-ce qui est le plus ingrat ? Devine, monstre, afin que nous ayons le droit de mourir

volontairement. Qu’est-ce qui est le plus ingrat ?
L’ENCHANTEUR

La blessure du suicide. Elle tue son créateur.
Et je dis cela, sphinx, comme un symbole
humain, afin que vous ayez le droit de mourir
volontairement, vous qui fûtes toujours sur le
point de mourir.

Les sphinx échappés du joli troupeau de Pan se

cabrèrent, ils pâlirent, leur sourire se changea en une épouvante affreuse et
panique, et aussitôt, les griffes sorties, ils grimpèrent chacun à la cime d’
un arbre élevé d’où ils se précipitèrent. Le monstre Chapalu avait assisté à
la mort rapide des sphinx sans en savoir la raison, car il n’avait rien devi-
né. Il assouvit sa faim excellente en dévorant leurs corps pantelants. Or,
la forêt devenait moins obscure. Redoutant le jour, le monstre activait
le travail de ses mâchoires et de sa langue lécheuse. Et l’aube poig-
nant, le monstre Chapalu s’enfuit vers des solitudes plus sombres.
Dès l’aurore, la forêt s’emplit de rumeurs et de clartés éblouis-

santes. Les oiseaux chanteurs s’éveillèrent, tandis que le

vieil hibou savant s’endormait. De toutes les paroles

prononcées pendant cette nuit, l’enchanteur ne

retint pour les approfondir que celles du

druide abusé qui s’en alla vers la mer :

« J’apprends à redevenir poisson. » Il

se souvint aussi, pour en rire, de

ces mots proférés par le monstre

miaulant Chapalu : « Celui

qui mange n’est plus

seul. »
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