Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/51

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Bandeaux, lettrines et illustrations de L’enchanteur pourrissant.


E soleil éclaira une forêt fraîche et florale. Les oiseaux gazouillaient. Aucun bruit humain ne se mêlait aux rumeurs forestières. La dame du lac fut sensible au bienfait des premiers rayons. Aucune pensée de malheur présent ne la troublait et son bonheur de voir le jour était encore augmenté, car elle était certaine que l’enchanteur, couché dans les ténèbres sépulcrales, ne le partagerait pas. Les fourmis et les abeilles se hâtaient pour le bonheur de leurs républiques, mais la dame du lac ne les regardait pas, car elle méprisait les peuplades, les troupeaux et toute congrégation en général. Elle tenait cette horreur de l’enchanteur qui avait été son maître. Elle n’avait choisi la forêt comme lieu mortuaire de l’enchanteur que par cruauté. Or, le soleil éclairait, en même temps, au loin, une ville close, entourée de murailles et de fossés d’eau croupissante. Trois portes donnaient accès dans la cité qui avait nom Orkenise et dans les rues pavées passaient, en tous sens, les demoiselles, les jongleurs, les bourgeois et les chanoines. Partout, les boutiques des marchands d’encens alexandrin, de poivre, de cire, de cumin, les échoppes des cordonniers, des pelletiers, des changeurs, des drapiers, des orfèvres qui cisèlent les hanaps d’argent, les coupes d’or, les bourses, les dés, ouvraient leurs portes basses. De cette ville était sorti à pied, dès l’aube, un chevalier nommé Tyolet. Vers midi, Tyolet arriva sur la lisière de la forêt où l’enchanteur était étendu comme le sont les cadavres. Tyolet erra quelque temps dans la forêt sans sentiers, puis fatigué, s’assit au pied d’un hêtre. Alors, il se mit à siffler allègrement. Or, le chevalier Tyolet avait une vertu singulière : il savait appeler les animaux en sifflant. Il y eut des remuements, des bourdonnements, des soubresauts et des courses de toutes parts dans la forêt. Tous les oiseaux vinrent se percher sur les plus basses branches de l’arbre auquel Tyolet était adossé et tous les animaux accoururent et formèrent un cercle étroit autour du siffleur. Vinrent : Les griffons, les dragons, le monstre Chapalu, les pigeons, les onces, les chimères, les guivres, les guivrets, les sphinx survivants toujours sur le point de mourir, les renards, les loups, les araignées, les serpentins, les scorpions, les tarasques, les crapauds, les sauterelles, les grenouilles et leurs têtards, les blaireaux, les sangsues, les papillons, les hiboux, les aigles, les vautours, les rouges-gorges, les mésanges, les bouvreuils,