Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/53

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il eût mieux fait de rester parmi nous, mais pour notre bonheur, soyons contents qu’il nous ait rassemblés, puis s’en soit allé lâchement. Pour moi, je suis la voix de vous tous ; seul, j’ai toutes les idées claires que vous avez chacun en particulier ; et, si nul ne trouve à redire, je me proclamerai dictateur… Je suis dictateur. Écoutez la voix du Béhémoth sans origine. Nous allons tous vivre agréablement et sociablement dans cette forêt dont un tombeau occupe le centre et l’on jouera à qui disparaîtra le premier. Pourtant, il est des animaux qui seront exclus du jeu. Je m’exclus d’abord comme dictateur, car je suis sans origine, unique, immobile, et même, je crois, immortel. Seront exclus ceux qui ne sont ni mâles ni femelles. Ils continueront leurs travaux excellents et nous apporteront les provendes quotidiennes. Quant à ceux qui sont hermaphrodites, il est juste qu’on les tue, car depuis longtemps déjà ils n’ont plus de raison d’être.


Aussitôt que Béhémoth eut parlé, les animaux se précipitèrent sur les hermaphrodites qui se laissèrent tuer sans résistance, tant ce qu’avait dit le dictateur paraissait raisonnable. Les animaux carnivores eurent ainsi un premier repas. Le monstre Chapalu ne protesta pas avant d’avoir assouvi la faim excellente qui était sa seule qualité. Il vint alors se placer devant Béhémoth et dit ceci :

« Il se peut que certaines bêtes qui ne sont ni mâles ni femelles aient des raisons de famille qui les forcent à travailler pour d’autres que pour elles-mêmes ; mais, je ne travaillerai pas. Je ne suis pas prolifique, c’est vrai, mais je possède un excellent appétit qui me met en contact avec d’autres êtres, et je n’en demande pas davantage. Au reste, je suis un mauvais ouvrier, et, si vous n’espériez qu’en moi, vous courriez risque de périr d’inanition. Il est vrai que périr est le but de votre expérience. Mais, comme, au fond, rien de vous ne m’importe, je préfère être libre. Adieu. »

Et le monstre se retira en miaulant.

Les Guivres parlèrent alors :

« Nous aussi, nous préférons nous en aller, car notre but est tout autre. Nous espérons un baiser humain. Tout à l’heure, nous crûmes pouvoir le demander au chevalier siffleur, mais hélas ! il s’en est allé avant d’avoir vu nos belles lèvres. Nous n’avons aucune raison de rester parmi vous, nous qui espérons une métamorphose, grâce au baiser humain. Adieu. »

BÉHÉMOTH

Guivres, qui vous croyez étrangères parmi nous, vous vous trompez sur l’origine de l’homme et sur la vôtre. D’autres sont plus proches d’une métamorphose que vous. Et l’homme