Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/75

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Bandeaux, lettrines et illustrations de L’enchanteur pourrissant.
E jour là, les oiseaux chantaient et la dame du lac s’ennuyait assise sur la tombe tiède et chargée de présents. Une libellule volait dans la clairière, et, comme elle revenait toujours auprès de la tombe, la dame du lac s’amusa à suivre des yeux son vol. La libellule entraînait sa chrysalide vide et la dame du lac reconnut bientôt cette libellule.
LA DAME DU LAC

Demoiselle, qui viens récréer ma solitude, est-ce bien à cause de toi qu’à de certains jours mêlés de pluie et de soleil, on dit que le diable bat sa femme ? Le diable aurait-il donc des préjugés lui aussi et sa femme n’a-t-elle aucun scrupule ? Ô libellule, ton amour, tout ton amour ne doit pas peser en tout un scrupule et pourtant vous vous aimez demoiselle et diablesse. Le diable lui-même se rapetisse tant à de certains jours qu’il ne pèse plus en tout un scrupule, comme ton amour de libellule ; et il te chevauche ce petit diable à de certains jours. Moi, qui ne suis pas une diablesse, qui ne suis pas même une enchanteresse, mais une incantation, j’ai repoussé tout amour d’homme, moi aussi, comme toi et la diablesse, et j’ai trompé l’amour de l’enchanteur. Je suis comme toi et la diablesse ; je trouve que le diable, l’enchanteur et tous les hommes sont trop vieux. Aucun homme ne peut nous aimer parce que toutes nous sommes d’un autre âge, trop ancien ou même à venir. Les hommes nous prennent toutes pour des fantômes ; que fait-on avec les fantômes ? On leur demande des prédictions, on en a peur, puis après quelque temps on essaye de les saisir. Hélas ! comment saisir le fantôme. Seraient-ils six hommes, ils ne saisiraient pas le fantôme. C’est pour cela, pour ce manque de tact que nous sommes sans amour, sans amitié. Ce qui nous lasse, c’est d’être regardées comme des fantômes, bons tout au plus à prédire. L’accouchement c’est notre meilleure prédiction, la plus exacte et la plus nôtre. Les hommes le savent. Le véritable tort du diable, de l’enchanteur et de tous les hommes, c’est de nous croire des fantômes, c’est de nous traiter en fantômes, nous qui ne sommes qu’éloignées, mais éloignées en avant et en arrière, si bien que l’homme est au centre de notre éloignement ; nous l’entourons comme un cercle. On ne saisit pas le printemps, on vit en lui, au centre de son éloignement et l’on n’appelle pas le bon printemps fleuri, un fantôme. L’homme devrait vivre en nous comme dans le printemps. Il n’a pas toujours le printemps, mais il nous a toujours : une incantation, la diablesse ou la libellule. Au lieu de cette bonne vie au centre de notre éloignement, il préfère chercher à nous saisir afin que l’on s’entr’aime.