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PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION





L’Enfer de la Bibliothèque nationale, créé par ordre du Premier Consul, et sur le modèle de l’Enfer de la Bibliothèque vaticane, n’est pas, comme on l’imagine communément, une salle spéciale où de rares privilégiés sont admis à consulter des ouvrages défendus, tant pour les soustraire à la curiosité des voisins que pour éviter eux-mêmes la réprobation des esprits chastes. C’est une petite bibliothèque contenant environ neuf cents volumes, desquels une douzaine passent les bornes de l’extrême licence, et dont le reste est assez bizarrement composé de recueils gaillards, de romans légers, de pamphlets débraillés, de poèmes où Cypris est adorée sans voiles, Priape couronné de verveine, et de quelques reproductions gravées, soit du Musée de Naples, soit des camées de d’Hancarville, soit des dessins de Jules Romain : toutes choses, enfin, qu’un honnête homme peut posséder parmi ses collections, au su de son entourage, sans être taré d’infamie. De ces ouvrages, qui ne se communiquent qu’à la table de la Réserve, plusieurs ont des doubles dans le Service, c’est-à-dire que tout lecteur peut les demander sous une autre cote et sans autorisation. Ce n’est pas qu’ils soient tous anodins, mais les uns ont bénéficié d’un oubli, les autres de la mansuétude des bibliothécaires, ou simplement de leur indifférence. De même, la Société la plus rigoureuse, de son ban à son arrière-ban, est-elle en partie composée de coquins qui sont au bagne, de coquins qui n’y sont pas, et d’honnêtes gens qui se trouvent à leur place.

On a souvent prétendu, pour justifier cette appellation d’Enfer, que les livres qui l’enrichissent avaient été primitivement destinés au feu, et que l’on ne les rangea sur des rayons que dans l’attente d’un autodafé à longue échéance, attente qui eût permis d’en détruire à la fois un nombre considérable. Il est plus juste de dire que sur les ouvrages jadis condamnés au feu, et naguère à la destruction pure et simple, il fut prélevé des exemplaires, en témoignage justificatif du jugement, et, comme l’écrivait l’abbé Grégoire, le 18 août 1794, aux Administrateurs du district de Saint-Dizier, « en considération d’un mérite qui les rend précieux, celui de servir à l’histoire. »

« Citoyens, vous nous mandez que votre commissaire, par respect pour les mœurs, n’a point inventorié un grand nombre d’ouvrages licencieux. Cette délicatesse annonce un ami de la vertu, et le Comité d’Instruction publique ne peut qu’applaudir à la conduite de cet estimable citoyen. Cependant… c’est sur les productions de cette espèce que l’observateur éclairé juge souvent le siècle qui les a vus naître. Quand Tacite voulut peindre les mœurs des Romains sous le règne de Néron, il lut la satire de Pétrone. Il ne serait pas impossible qu’on finît par donner à ces ouvrages, dans les bibliothèques, la même place qu’aux poisons, aux monstruosités, aux productions bizarres et singulières dans les cabinets d’histoire naturelle. Qui sait encore si le philosophe n’y trouverait pas des résultats utiles ? »

Ainsi, l’abbé Grégoire, évêque de Blois, membre de la Convention et commissaire délégué à l’Instruction publique, ne s’embarrassait point que