Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 1.djvu/191

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Eh bien ! ces hommes orgueilleux qui érigèrent en système l’avilissement perpétuel des mulâtres, pour en former une classe intermédiaire entre eux et les esclaves, avaient-ils le droit de parler ainsi aux descendans des noirs ? Si les lois coloniales, provoquées par eux, exécutées par eux avec tout l’acharnement du préjugé de race, leur défendaient de se marier avec les femmes noires ou de couleur, et de reconnaître, même comme enfans naturels, ceux qu’ils avaient de leur cohabitation avec ces femmes ; si ces lois défendaient à ces enfans de porter leurs noms, les blancs pouvaient-ils dire avec raison, avec justice, qu’ils étaient leurs pères ? Et qu’importe que, dans l’origine de l’établissement colonial, ils aient donné l’affranchissement aux mères et aux enfans, qu’ils leur aient fait obtenir des terres du domaine public, alors qu’il était si facile d’en avoir ? Le bienfait de la liberté, qui appartient à tous les hommes, qui est un droit de la nature, violé par les blancs au détriment des nègres ; celui de la propriété, qui n’est pas moins un droit naturel, n’étaient-ils pas compensés par les services que leur rendait la race noire ? Ces bienfaits si vantés, si cruellement reprochés, accordés comme une sorte de réparation aux injustices auxquelles elle était en butte, pouvaient-ils racheter l’humiliation, l’avilissement, le mépris qui étaient le partage de cette race ?

Sans doute, on conçoit tout ce que la morale et la religion prescrivent dans les relations du père et de l’enfant, tout ce que la nature inspire à celui-ci de respect et d’attachement pour l’auteur de ses jours ; mais, à quelle condition ? C’est à la condition que le père lui-même n’oublie jamais tout ce qu’il doit de tendresse et d’affec-