Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 1.djvu/281

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Voilà ce que firent Sonthonax et Polvérel, commissaires civils exerçant le pouvoir dictatorial dans sa plénitude. Ces commissaires qui avaient eu assez d’autorité et de puissance pour déporter Blanchelande, Desparbès, Cambefort et beaucoup de colons ; qui avaient dissous l’assemblée coloniale et d’autres corps populaires, n’avaient-ils pas assez de puissance et d’autorité pour sauver ces suisses, en les plaçant à côté des hommes de couleur qui formaient les compagnies franches ? Et pourquoi ce ménagement de leur part envers les colons abattus, alors qu’ils pouvaient tout faire ? Pourquoi cette crainte d’être accusés par ces tyrans des noirs, de vouloir souffler, encourager la révolte des esclaves ? Avant eux, Roume n’avait il pas approuvé, secondé, maintenu l’affranchissement de cent quarante-quatre noirs dans les paroisses de l’Arcahaie et de la Croix-des-Bouquets, de ces noirs qui n’avaient fait exactement que ce que firent les suisses ? Evidemment, Sonthonax et Polvérel ne prirent cette détermination que par des considérations politiques, par la raison d’État, souvent cause des crimes les plus affreux. Ce fut la même raison, les mêmes considérations qui déterminèrent les chefs des hommes de couleur. Dès lors, en 1796, Sonthonax était-il autorisé à reprocher à Pinchinât sa participation à la déportation des suisses, à faire

    une lettre qui le prouve : « À bord du Jupiter, le 17 mai 1793 : J’ai l’honneur de rendre compte au citoyen général commandant les forces navales des îles sous le vent (Cambis) que, conformément à son ordre, j’ai reconnu l’état des nègres suisses détenus à bord du bateau le Coureur. Sur le nombre de vingt-neuf, j’en ai trouvé dix-neuf bien portans, et dix qu’il est indispensable de soumettre à un traitement suivi, étant tous scorbutiques. Noms des malades, etc., etc., tous nègres. Bien portans, etc., etc., dix-huit nègres et » un mulâtre. (Signé) Letondu, chirurgien-major. »

    Les suisses embarqués sur le Jupiter suivirent la flotte aux États-Unis, après l’affaire de Galbaud, en juin suivant ; s’ils ne furent pas tués à bord, ils auront été peut-être vendus par les colons qui s’y trouvaient.