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L’ŒUVRE DE L’ABBÉ GROULX

diables, comme si je voulais te ravir tes enfants, te frapper au cœur. Tu exagères. Quand je t’ai épousée, je parlais l’anglais, mais je n’avais pas oublié le français. Par la promesse que je t’ai faite sur la terrasse Dufferin de renoncer à tout pour toi, aurais-tu compris, par hasard, que je n’aurais rien à dire dans la conduite du ménage ? Ce serait aller un peu fort. Nous habitons un pays mixte, où la connaissance des deux langues est, en même temps qu’une supériorité intellectuelle, un facteur de succès matériel. Il ne s’agit pas d’interdire l’anglais à nos fils, à nos filles : Dieu merci, ils le savent déjà. Je voudrais seulement leur faire apprendre le français, pour les élever d’un cran dans l’échelle des êtres civilisés, c’est entendu, mais aussi pour les mettre mieux en état de gagner leur vie. Toi-même, tu avoues comprendre le français parfaitement, et tu le parlerais depuis longtemps si de toute évidence tu n’avais tenu à me témoigner ton mépris de mes origines. Vas-tu maintenant, par un entêtement irraisonné qui ne tient compte ni de mes sentiments à moi, ni de leur intérêt à eux, priver tes enfants d’une connaissance qui peut ajouter à leur bonheur ? Quant à mon vote dans la question scolaire, je ne vois pas pourquoi je le ferais découler de notre contrat de mariage. Si je te manque d’égards, de tendresse et de loyauté en réclamant pour les petits Canadiens-Français la liberté d’apprendre leur langue à l’école, je me demande où s’arrêtera ta mainmise sur ma liberté de citoyen. Dans nos habitudes conjugales à nous — que j’avais, il est vrai, momentanément oubliées — le mari n’a pas le droit d’être un tyran, mais la femme n’a pas le droit d’être une chipie. Éveillé depuis quelque temps à une vie morale supérieure, je pourrais t’inviter à lire Polyeucte, d’autres ouvrages où l’on voit que le devoir domestique n’est pas toujours la fin de tout dans la société humaine. Cette lecture fatiguerait