Page:Aubigné - Les Tragiques, I. Misères, éd. Bourgin et al., 1896.djvu/69

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Reçois au soir les coups, l'injure et le tourment,
260Et la fuite et la faim, injuste payement.
Le païsan de cent ans dont la teste chenuë [1]
Est couverte de nege, en suivant sa charruë
Voit galopper de loin l'argolet outrageux, [2]
Qui d’une rude main arrache les cheveux,
265L’honneur du vieillard blanc, piqué de son ouvrage [3]
Par qui la seule faim se trouvoit au village.
Ne voit-on pas des-ja des trois lustres passez [4]
Que les peuples fuyards des villages chassez
Vivent dans les forests ? Là chacun d’eux s’asserre [5]
270Au ventre de leur mere, aux cavernes de terre ;
Ils cerchent, quand l’humain leur refuse secours,
Les bauges des sangliers et les roches des Ours, [6]
Sans conter les perdus à qui la mort propice [7]



260. Et la fin (corrigé dans l’errata en faim) A. || 265-266... Meu de faim et de rage Pour n’avoir peu trouver que piller au village A. || 270. Aux ventres T.

    Tiers Parti qui contraignit le Roy à sa conversion, le contraindra ces jours à la persecution des Huguenots, ou à faire son estat alternatif

  1. 261. Païsan, dissyllabique, d’après une prononciation qui semble rare au seizième siècle. Cf. Thurot, I, 502.
  2. 263. Argolet. Arquebusiers à cheval qui servaient à faire les découvertes et escarmouches. Cf. ce qu’en dit d’Aubigné, I, 416, Lettres : Ainsy ces Chevaux legers ne feront peur qu’aux goujats et manants, ne leveront aucun logis, et se trouvera que ce sont Argolets pour tout potage qui courent la poule et vont à la petite guerre
  3. 265. Piqué de son ouvrage. Il est irrité de trouver un pays ruiné, bien que cette ruine soit son propre ouvrage, l’effet des déprédations antérieures, commises par lui ou ses semblables. Ce sens est confirmé par la variante de l’édition princeps.
  4. 267. Trois lustres. Les guerres civiles commencent au massacre de Vassy, en 1562. Si l’on ajoute à cette date « trois lustres » on trouve que ces vers ont été écrits en 1577, et l’on obtient ainsi une sûre confirmation du renseignement que nous donne d’Aubigné, I, 33, Vie, savoir qu’il a dicté en 1577 les premières clauses des Tragiques.
  5. 269. S’asserre, s’assemble, se réunit, se presse. Cf. IV, 293, Jug. :
    Les corps par les Tyrans autrefois deschirez
    Se sont en un moment à leurs corps asserrez.
  6. 272. Sanglier. Dissyllabe. Cf. note sur le vers 210. On trouve encore dans Molière et La Fontaine ce mot comptant pour deux syllabes.
  7. 273. Perdus, égarés. Il s’agit probablement ici des suicides. — Propice, bienveillante, car cette mort est pour eux un soulagement à leurs maux.