Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/106

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Et tout de suite il avait pris dans ses mains mes pieds nus, glacés de rosée, afin de les réchauffer un peu.

Au toucher de ces vieilles mains caressantes j’avais retenu mon secret qui voulait s’échapper. Cet homme qui chantait toujours n’avait peut-être jamais connu la souffrance d’amour, et ce n’était pas lui qu’il fallait attrister de ma peine.

Adossés tous deux à la barrière du pré nous étions restés longtemps silencieux. Et comme pour compatir à ma tristesse, il avait enfin parlé de lui-même.

« Lorsque je n’étais encore qu’un enfant, ma mère nouvellement remariée n’a rien fait pour me retenir auprès d’elle quand l’homme m’a jeté dehors, comme une bête malfaisante, par une triste journée de février. »

Et sans me laisser le temps d’une parole de consolation le vieux poète avait chanté :

    Alors je m’en allais sur les routes de France
    Le long des buissons noirs et des fossés boueux.


Sa chanson avait dit d’abord toute la méfiance et l’hostilité des êtres contre ce garçon de douze ans seul sur les routes, puis la voix s’était étendue davantage pour dire la joie des nuits passées à la belle étoile, pour dire aussi cette joie nouvelle de tenir dans ses mains de vieillard, « deux pieds blancs, deux pieds de jeune fille ». Et au son de cette voix qui paraissait sortir tout à la fois du pré, de la rivière et des bois d’alentour, le sommeil était accouru et m’avait bercée jusqu’au matin.