Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/196

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sible comme la mort, n’est-ce pas un avertissement ? Oui, je vais mourir, je vais mourir tout de suite, je le sens aux battements désordonnés de mon cœur, mais je ne veux pas mourir sans avoir revu encore une fois mon petit. Il me faut emporter à jamais le souvenir de son fin visage. Et je crie vers l’infirmière :

— Donnez-le moi !

Elle sursaute, se met debout devant le berceau et refuse de me donner l’enfant.

J’insiste, j’ordonne même avec violence, car je n’ai pas le temps de supplier. Et comme elle continue de refuser je rejette mes couvertures pour sortir du lit.

Elle me calme d’un geste, et m’apporte enfin mon petit.

Pour mieux le voir, je le couche au creux de mon bras. Comme il est blanc ! aussi blanc que le lait répandu sur la route. La petite bouche ouverte comme pour téter est immobile, les grands yeux sont pareils à deux diamants bleus enchâssés dans des cils dorés. Ils me regardent ces yeux, mais ainsi que la bouche ils restent immobiles.

J’étends la main pour toucher le beau front lisse, et au lieu de la douce chaleur habituelle, je le trouve froid et dur comme une pierre.

Et soudain je comprends mon rêve.

Ce n’est pas pour moi que la route est finie.

J’ai encore le temps de voir l’infirmière m’enlever le petit corps et tout disparaît.