Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/238

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De tous les rosiers roses qu’avait plantés Firmin trois seulement ont résisté aux misères du temps, mais ces trois-là montrent qu’ils sont de force à supporter tous les malheurs. N’ayant pas été taillés ni guidés pendant ces quatre dernières années, ils se sont étendus à leur fantaisie, en largeur comme en hauteur, se rejoignant ainsi que des amis qui se reconnaissent et se soutiennent pour mieux lutter contre l’adversité. Il semble qu’à eux trois ils aient voulu remplacer toutes les autres fleurs disparues. Et, pour entrer dans la maison, il nous faut nous courber sous leurs guirlandes et repousser leurs bouquets roses qui barrent le seuil, cachent la porte et aveuglent les fenêtres.

Aujourd’hui Rose a quitté le deuil. Ce deuil qu’elle a porté le temps voulu comme une marque nécessaire et visible de son chagrin. Mais en même temps qu’elle a ôté sa robe noire on dirait qu’elle a ôté la raideur qui figeait les traits de son visage redevenu presque aussi rose que son nom. Dans sa robe claire qui lui couvre à peine les jambes, elle ne semble pas être la mère des deux petits qu’elle fait tourner et sauter si joyeusement. Comme marque de son chagrin il ne lui reste qu’un léger pli aux paupières et un son grave dans la voix. Elle a tellement pleuré son mari, elle l’a tellement supplié de venir la prendre pour l’emmener là où il est !


Sous ce clair soleil de mai 1919 les souvenirs de mort s’effacent pour moi aussi et il m’est impossible d’imaginer Firmin sans vie ; mais, dans