Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/352

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elle en a un, que ce supérieur est Dieu lui-même. Soit donc qu’elle en ait, soit qu’elle n’en ait point, il sera évident que Dieu est, dès que j’aurai montré, comme je l’ai promis, qu’elle est au-dessus de la raison, ce que je ferai avec le secours de Dieu même. — E. Démontre donc ce que tu as promis.



CHAPITRE VII. LES SENS SONT PARTICULIERS A CHACUN DE NOUS ET PERÇOIVENT DIFFÉREMMENT LES DIVERS OBJETS.

15. A. Je le ferai. Mais auparavant je me demande si mes sens corporels sont les mêmes que les tiens ; ou si plutôt les miens sont à moi seul, et les tiens à toi seul ; s’il n’en était ainsi, je ne pourrais voir de mes yeux une chose, sans que tu la visses toi-même. — E. J’accorde absolument que les sens, quoique de même genre, sont personnels à chacun de nous et que nous avons chacun la vue, l’ouïe et les autres sens. Car un homme peut non-seulement voir, mais encore entendre ce qu’un autre n’entendrait pas et percevoir par ses autres sens ce qu’un autre ne perçoit pas. Ainsi il est évident que tes sens sont à toi seul, comme les miens sont à moi seul. — A. En diras-tu autant du sens intime ou bien est-il différent ? — E. II n’est pas autre. En effet, mon sens intime perçoit mes sensations et le tien perçoit les tiennes, et c’est pour cette raison que souvent quelqu’un me demandera si je vois un objet qu’il voit lui-même, car c’est moi qui sens si je vois ou non, et non pas celui qui m’interroge. — A. Et la raison ? chacun de nous n’a-t-il pas aussi la sienne ? puisqu’il peut arriver que je comprenne une chose sans que tu la comprennes et que tu ne puisses savoir si je comprends, tandis que moi, je le sais. — E. Il est évident aussi que chacun de nous a son esprit raisonnable. 16. A. Pourrais-tu bien dire aussi que nous avons chacun notre soleil, notre lune, nos étoiles et les autres objets semblables, puisque chacun de nous les voit avec son propre sens ? — E. Quant à cela, il n’est pas possible de le dire. — A. Nous pouvons donc voir à plusieurs une seule chose, bien que nos sens soient particuliers à chacun de nous, et tous les yeux de chacun de nous perçoivent cet objet unique que nous voyons en même temps ; en sorte que, si mon sens est autre que le tien, et réciproquement, l’objet que nous voyons n’est pas pour toi autre que pour moi, c’est le même qui est perçu par nous deux et vu en même temps par chacun de nous. — E. C’est de toute évidence. — A. Nous pouvons aussi entendre ensemble un seul son de voix, en sorte que, quoique mon ouïe soit autre que la tienne, et réciproquement, la voix que nous entendons ensemble n’est pas autre pour moi que pour toi, ce n’est pas non plus une partie différente du son émis que saisit l’ouïe de chacun de nous, mais le son unique, tel qu’il a été émis, nous est donné à entendre tout entier à tous deux. — E. Cela est encore évident. 17. A. En faisant aux autres sens corporels l’application de ce que nous venons de dire, tu peux maintenant remarquer que ces sens, quant au point qui nous occupe, ne sont pas absolument dans les mêmes conditions que la vue et l’ouïe, ni non plus dans des conditions absolument différentes. En effet, nous pouvons toi et moi, remplir d’un seul et même air l’organe de notre respiration et sentir par l’odorat, l’odeur de cet air ; nous pouvons également, toi et moi, goûter le même miel ou toute autre nourriture, ou breuvage, et en sentir la saveur, quoique ce miel soit unique, tandis que nos sens sont particuliers à chacun de nous, que le tien est à toi et le mien à moi. Bien que nous percevions alors tous deux la même odeur ou la même saveur, cependant nous ne l’apercevons pas, toi avec mon sens, ni moi avec le tien, ni non plus avec quelque autre sens qui nous serait commun à tous deux, mais mon sens est bien à moi et le tien est bien à toi, quoique une odeur ou une saveur unique soit perçue par nous deux. Et c’est en cela que ces deux sens du goût et de l’odorat ressemblent à ceux de la vue et de l’ouïe. Mais, quant au point qui nous occupe, ils en diffèrent. Il est bien vrai, en effet, que nous aspirons le même air par nos narines et que nous goûtons la même nourriture avec notre palais, mais je n’aspire pas la même partie d’air et je ne prends pas la même partie de nourriture que toi ; j’en prends une et toi une autre. De plus, en aspirant, j’attire à moi, de la totalité de l’air, la partie qui m’est suffisante, et toi de même une autre partie qui te suffit aussi. Et lorsque nous absorbons tous deux un même mets tout entier, il n’est