Page:Baillon - Moi quelque part, 1920.djvu/110

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outils, choisit des tenailles, attrape sa dent, puis tire dessus jusqu’à ce que ça vienne ou que ça casse.

Il me montre sa rangée de chicots.

— Non, merci, Benooi ; aujourd’hui vraiment, je n’aurais pas le courage.

— À votre service, dit Benooi.

Il sort et c’est Fons qui arrive.

Fons a fini de rafraîchir la litière de Lice ; il tire dans un coin ses sabots qui jutent. Il va droit à ma joue :

— Je vois, dit Fons, c’est une dent qui pourrit.

— Oui, Fons, si vous saviez comme elle est longue !

— Tant mieux, dit Fons, je vais vous la guérir.

Il va dans sa poche et en sort quelque chose qu’il a toujours sur lui.

— Qu’est-ce que c’est, Fons ? Tiens ! une dent ?…

— Oui, dit Fons, elle vient du cimetière.

— Du cimetière, Fons ?

Oui, dit Fons, je l’ai trouvée… Alors voilà, je vais en frotter la vôtre, pendant ce temps vous prierez pour les pauvres âmes et vous serez guéri…

— On peut voir, Fons ?

— Mais certainement, fait Fons.

C’est lourd, un peu jaune, on dirait un vieux dé, avec du noir dans les creux. Le type qui portait ça devait avoir une fameuse mâchoire.

— Et ça vient d’un cimetière, Fons… Ça n’est pas très…

— Oh ! dit Fons, je l’ai lavée… et depuis le temps qu’elle me sert…

Le moyen, en effet, d’être dégoûté ?

— Soit, dis-je à Fons, nous pouvons toujours essayer.

— À la bonne heure, fait Fons. Surtout, n’oubliez pas votre prière, pour la pauvre âme.

— Celle de la dent, Fons ?

— De préférence.

Fons opère comme un vrai dentiste. Il m’installe sur une chaise, devant la fenêtre, du côté de la lumière, m’ouvre la bouche, écarte avec son pouce ma langue qui gêne un peu, puis s’applique avec sa dent à toucher juste.