Page:Baker - Pourquoi faudrait-il punir, 2004.djvu/54

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l’hiver dans les mitards ; l’été, dans certaines cellules de béton trop exposées au soleil où s’entassent huit personnes, de vigoureux jeunes hommes tombent en syncope ; quand se déclare un incendie, les surveillants veillent avant tout à ce que les cellules soient bien fermées pour que personne ne profite de la panique pour s’évader. Des livres paraissent bouleversant d’honnêtes gens qui ne s’attendaient quand même pas à de telles ignominies parce qu’on ne les montre pas à la télévision. Et on oublie aussitôt. Alors il faut rappeler sans cesse, témoigner après d’autres, enfoncer le clou et citer par exemple Véronique Vasseur : « Le matin, les détenus défilent. Ils arrivent du dépôt ; beaucoup ont été tabassés[1] par les flics […] Ils marchent, deux par deux, entravés par des chaînes aux pieds, dans un fracas épouvantable.

« […] Je découvre que les détenus […] arrivent parqués dans un camion dans des sortes de placards individuels, comme du bétail. On les emmène au sous-sol, là ils sont mis dans des placards grillagés minuscules, à quatre, où ils ne peuvent que se tenir debout, serrés les uns contre les autres. »[2]

Une anecdote significative parmi cent autres que rapporte la même Véronique Vasseur : elle perd un jour un amalgame à une dent et va voir la dentiste de la prison. Elle est d’abord renversée de « la brutalité épouvantable » avec laquelle l’autre lui ouvre la bouche, elle écrit qu’elle est « tétanisée par sa méchanceté ». La dentiste décide aussitôt qu’il faut arracher la dent et la patiente se sauve en courant. Parce qu’elle est libre, elle. Et de conclure : « Il paraît que tous les détenus se plaignent : elle arrache même des dents saines, sans anesthésie. Une vraie boucherie. »

  1. Je rappelle que tabasser veut dire rouer de coups. Le terme « familier », qui se voudrait en général une concession au pittoresque de la situation, semble de plus en plus souvent remplir une fonction réductrice, un rien gentillette. Mais les côtes cassées, les dents branlantes, les ecchymoses sur les parties génitales devraient à chaque fois relever de la justice : un très grand nombre de détenus n’ont-ils pas été incarcérés pour « coups et blessures » ?
  2. Véronique Vasseur, Médecin-chef à la prison de la Santé, Le Cherche-Midi, 2000.