Page:Baltasar Gracián - L’Homme de cour.djvu/106

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
106
L’HOMME DE COUR

se payent plus de l’incertain que promet une fausse apparence, à cause que le beaucoup y est, que du certain qu’offre la vérité, parce que cela paraît peu : mais à la fin leurs caprices aboutissent à mal, d’autant qu’ils n’ont point de fondement solide. Il n’y a que la vérité qui puisse donner une véritable réputation ; et que la substance qui tourne à profit. Une tromperie a besoin de beaucoup d’autres, et, par conséquent, tout l’édifice n’est que chimère ; et comme il est fondé en l’air, il est de nécessité qu’il tombe par terre. Un dessein mal conçu ne vient jamais à maturité ; le beaucoup qu’il promet suffit pour le rendre suspect ; ainsi que l’argument qui prouve trop ne prouve rien.

CLXXVI

Savoir, ou écouter ceux qui savent.

L’on ne saurait vivre sans entendement, il en faut avoir, ou par nature, ou par emprunt. Il ne laisse pas d’y avoir des gens qui ignorent qu’ils ne savent rien ; et d’autres qui croient savoir, quoiqu’ils ne sachent rien. Les défauts qui viennent de manque d’esprit sont incurables ; car, comme les ignorants ne se connaissent pas, ils n’ont garde de chercher ce qui leur manque. Quelques-uns seraient sages s’ils ne croyaient pas l’être. De là vient que, bien que les oracles de sagesse soient si rares, ils n’ont rien à faire, attendu que personne ne les consulte. Ce n’est point une diminution de grandeur, ni une marque d’incapacité, que de prendre conseil ; au contraire, l’on se met en passe d’habile homme en