Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/173

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pas aimé c’est toujours un effroyable supplice, — un non-sens humain, car l’amour devrait appeler l’amour ; — mais ne pas l’être pour la première fois, quand les femmes vous ont appris l’orgueil de la fortune qui s’ajoute à votre autre orgueil ; mais n’être pas aimé par une créature laide et chétive qu’on juge bien inférieure à soi, qu’on écrase de son intelligence, qu’on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu’on ne peut s’empêcher d’adorer et de placer dans tous ses songes, c’est là une de ces catastrophes de cœur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n’y a rien à comparer. Si parfois j’avais dans ma vie traité trop légèrement des âmes qui s’étaient trop livrées à moi, elles étaient bien vengées maintenant. J’expiais ce que j’avais fait souffrir. Elle ne m’aimait pas ! J’en arrivais, de dépit, de fatigue, de rage, aux projets les plus ridicules et les plus fous. Que je comprenais bien alors le monstrueux amour que Caligula avait pour cette statue de Diane, qu’il emportait avec lui partout. Il en était au moins le maître ! le maître absolu ! Le marbre ne pouvait pas aimer, et, substance inerte, se laissait dévorer sans résistance. Mais elle ! ah ! les idées d’oppression sauvage, d’abus terrible de la force me montaient à la tête. Comme vous disiez, vous autres du xviiie siècle, avec