Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/83

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raisin brûlé de son pays. Son front, projeté durement en avant, paraissait d’autant plus bombé que le nez se creusait un peu à la racine ; une bouche trop grande, estompée d’un duvet noir bleu, qui, avec la poitrine extrêmement plate de la señora, lui donnait fort un air de jeune garçon déguisé ; oui, voilà ce qui paraissait, aveuglait d’abord, ce qui choquait au premier coup d’œil, ce qui faisait dire aux yeux épris des lignes de la tête caucasienne, qu’elle était laide, la señora Vellini ; surtout quand on la voyait — comme ce soir-là la voyait le vicomte — hâve d’ennui, indolemment couchée sur sa peau de bête, réveillée de sa pesante rêverie comme un enfant fiévreux qui interrompt une sieste morbide dans la Maremme. Sa tête, trop penchée sur son cou flexible et qui semblait emporter le poids de son corps, lui donnait quelque chose d’oblique et de torve. Elle se repliait sur elle-même avec une espèce de pudeur farouche, défiante et orgueilleuse, et qui jetait des redoublements d’ombre sur sa laideur. Telle elle apparaissait… mais, disons tout : pour peu qu’une passion ou un caprice la fît sauter debout ; pour peu qu’un invisible coup de trompette, un accent réveillé des sentiments engourdis, lançât le frisson dans sa maigreur nerveuse et l’arrachât au sommeil de sa pensée… elle n’était pas belle, non,