Page:Barbey d’Aurevilly - Les Bas-bleus, 1878.djvu/72

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et elle a publié un volume dans lequel ses éditeurs, folâtres, la comparent d’abord à saint Augustin (de la seconde époque), puis, très-respectueux, nous déclarent qu’elle a jugé ses propres œuvres avec une liberté que personne n’oserait se permettre… Et pourquoi donc pas, Messieurs les éditeurs ?

Le fait est que nous devenons très-drôles depuis quelque temps. Nous avons, depuis plus de trente ans, polissonne avec les choses les plus sacrées, la Religion, la Morale, les Pouvoirs publics… et aujourd’hui, il n’est pas permis de juger librement M. Victor Hugo ! Ce serait irrévérent. Aujourd’hui, il ne sera pas permis non plus de juger librement Mme George Sand ! Ce sera une inconvenance. Pour M. Victor Hugo, je le conçois. Nous craignons Robespierre. Mais pour Mme Sand, c’est moins intelligible. Nous sommes encore bien loin du règne des femmes politiques, qui auront un jour des injures littéraires à venger. Femme d’ailleurs, Mme Sand ne l’est plus. Elle a passé une partie de sa vie en habit d’homme. Elle s’est appelée elle-même un voyou dans ses Lettres d’un voyageur. Si vous voulez, je l’appellerai Monsieur George Sand, au lieu de Madame dans le courant de ce chapitre. Je n’y tiens pas, ni elle non plus ! — Il est vrai qu’elle est le succès le plus curieux, le plus grand et le plus facile de tout le dix-neuvième siècle, et le succès a toujours de très-humbles et très-obéissants serviteurs qui, comme des laquais, se galonnent de respect sur toutes les coutures ; mais, après tout, elle n’est pas pour cela inviolable, et même elle ne voudrait pas l’être, cette fille de la Libre-Pensée !

Je prendrai donc la liberté que ses éditeurs me refusent, et je vous dirai quelques mots de ce livre de critique très-inattendu, dans lequel Mme George Sand a pris, sans se manquer de respect à elle-même, la, liberté de se juger.