Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/260

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de sol, qui a repoussé le métaphysicien sur lui-même ; mais ce qui est visible jusqu’à la splendeur, c’est que le métaphysicien et l’esprit politique, dont l’union fait un homme presque aussi merveilleux qu’une Chimère, forment en M. Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux de ce double penseur, l’Anarchie, fille de la Révolution française, née dans le sang affreusement fécond qu’avait essuyé pourtant un grand homme, l’Anarchie, vaincue une seconde fois dans l’État, se réfugie actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie immatérielle et abstraite de l’homme, d’où, au premier jour, elle redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus menaçante ! « On croit éteinte la Révolution, — dit M. Saint-Bonnet au commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin, n’en sonnent pas moins aussi tristement qu’une agonie ; — c’est croire éteinte l’antique Envie que la Foi comprimait autrefois dans les âmes… envie amoncelée, en ce moment, comme la Mer, par un vent qui, depuis un siècle, souffle sur elle. » Laissons les Pangloss du progrès se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de l’Erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer, c’est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle qui fait l’intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour M. Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui portent un regard assuré sur l’Europe actuelle, l’application complète de toutes les doctrines