Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/156

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quefois, au fond du ciel indigo, le fantôme découpé des Pyrénées.

C’est là qu’il est né, qu’il a grandi, heureux, libre. Il jouait, sur la terre dorée et rousse, et même il jouait au soldat. L’ardeur de manier un sabre de bois animait ses joues rondes qui sont maintenant ravinées et comme cicatrisées… Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche la tête, et s’adonne au regret du temps où il avait un sentiment pur, exalté, ensoleillé de la guerre et de la gloire.

L’homme met sa main devant ses yeux, pour retenir la vision intérieure.

Maintenant, c’est autre chose.

C’est là-haut au même endroit, que, plus tard, il a connu Clémence. La première fois, elle passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses bras une javelle de paille et elle lui est apparue si blonde qu’à côté de sa tête la paille avait l’air châtain. La seconde fois, elle était accompagnée d’une amie. Elles s’étaient arrêtées toutes les deux pour l’observer. Il les entendit chuchoter et se tourna vers elles. Se voyant découvertes, les deux jeunes filles se sauvèrent en froufroutant, avec un rire de perdrix.

Et c’est là aussi qu’ils ont, tous les deux, ensuite, établi leur maison. Sur le devant court une vigne qu’il soigne en chapeau de paille, quelle que soit la saison. À l’entrée du jardin se tient le rosier qu’il connaît bien et qui ne se sert de ses épines que pour essayer de le retenir un peu quand il passe.

Retournera-t-il près de tout cela ? Ah ! il a vu trop loin au fond du passé, pour ne pas voir l’avenir dans son épouvantable précision. Il songe au régiment décimé à chaque relève, aux grands coups durs qu’il y a eu et qu’il y aura, et aussi à la maladie, et aussi à l’usure…

Il se lève, s’ébroue, pour se débarrasser de ce qui fut et de ce qui sera. Il retombe au milieu de l’ombre glacée et balayée par le vent, au milieu des hommes épars et décontenancés qui, à l’aveugle, attendent le soir ; il