Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/172

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comme s’il dormait ; mais il a cet aplatissement étroit contre la terre qui distingue un mort d’un dormeur. C’est un homme de corvée de soupe, avec son chapelet de pains enfilés dans une sangle, la grappe des bidons des camarades retenus à son épaule par un écheveau de courroies. Ce doit être cette nuit qu’un éclat d’obus lui a creusé puis troué le dos. Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé avant que d’autres le découvrent. On cherche sa plaque d’identité, elle est collée dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom écrit en lettres de sang.

Poterloo m’a laissé faire tout seul. Il est comme un somnambule. Il regarde, regarde éperdument, partout ; il cherche à l’infini parmi ces choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il cherche jusqu’à l’horizon brumeux.

Puis il s’assoit sur une poutre qui est là, en travers, après avoir, d’un coup de pied, fait sauter une casserole tordue posée sur la poutre. Je m’assois à côté de lui. Il bruine légèrement. L’humidité du brouillard se résout en gouttelettes et met un léger vernis sur les choses.

Il murmure :

— Ah zut !… zut !…

Il s’éponge le front : il lève sur moi des yeux de suppliant. Il essaye de comprendre, d’embrasser cette destruction de tout ce coin de monde, de s’assimiler ce deuil. Il bafouille des propos sans suite, des interjections. Il ôte son vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis il me dit, péniblement :

— Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux pas, tu peux pas…

Il souffle :

— Le Cabaret Rouge, où c’est qu’il y a c’te tête de Boche et, tout autour, des fouillis d’ordures… c’t’espèce de cloaque, c’était… sur le bord de la route, une maison en briques et deux bâtiments bas, à côté… Combien de fois, mon vieux, à la place même où on s’est arrêté,