Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/179

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



» Note que j’veux pas en dire plus que je ne dis. C’est une bonne fille, Clotilde. J’la connais et j’ai confiance en elle : pas d’erreur, tu sais : si j’étais bousillé, elle pleurerait toutes les larmes de son corps pour commencer. Elle me croit vivant, j’l’accorde, mais s’agit pas d’ça. Elle ne peut pas s’empêcher d’être bien, et satisfaite, et s’épanouir, dès lors qu’elle a un bon feu, une bonne lampe et de la compagnie, que j’y soye ou que j’y soye pas… »

J’entraînai Poterloo.

— Tu exagères, mon vieux. Tu te fais des idées absurdes, voyons…

On avait marché tout doucement. On était encore au bas de la côte. Le brouillard s’argentait avant de s’en aller tout à fait. Il allait y avoir du soleil. Il y avait du soleil.

Poterloo regarda et dit :

— On va faire le tour par la route de Carency et remonter par derrière.

Nous obliquâmes dans les champs. Au bout de quelques instants, il me dit :

— J’exagère, tu crois ? Tu dis que j’exagère ?

Il réfléchit :

— Ah !

Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui ne l’avait pas beaucoup quitté ce matin-là :

— Mais enfin ! Tout d’même, y a un fait…

Nous grimpâmes la pente. Le froid s’était changé en tiédeur. Arrivés à une plateforme de terrain :

— Asseyons-nous encore un petit coup avant de rentrer, proposa-t-il.

Il s’assit, lourd d’un monde de réflexions qui s’enchevêtraient. Son front se plissait. Puis il se tourna vers moi d’un air embarrassé comme s’il avait un service à me demander.