Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/220

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« Meuh… Meuh… » avant de pouvoir dire une parole qui ait une forme.

— Eh ben quoi ? lui demande-t-on vainement.

Il s’affale dans un coin, entre nous, et s’étend.

On lui offre du vin. Il refuse d’un signe. Puis il se tourne vers moi, un geste de sa tête m’appelle. Quand je suis près de lui, il me souffle, tout bas, comme dans une église :

— J’ai revu Eudoxie.

Il cherche sa respiration ; sa poitrine siffle et il reprend, les prunelles fixées sur un cauchemar :

— Elle était pourrie.


— C’était l’endroit qu’on avait perdu, poursuit Lamuse, et que les coloniaux ont r’pris à la fourchette y a dix jours.

» On a d’abord creusé le trou pour la sape. J’en mettais. Comme j’foutais plus d’ouvrage que les autres, j’m’ai vu en avant. Les autres élargissaient et consolidaient derrière. Mais voilà que j’trouve des fouillis d’poutres : j’avais tombé dans une ancienne tranchée comblée, videmment. À d’mi comblée : y avait du vide et d’la place. Au milieu des bouts de bois tout enchevêtrés et qu’j’ôtais un à un de d’vant moi, y avait quéqu’ chose comme un grand sac de terre en hauteur, tout droit, avec quéqu’ chose dessus qui pendait.

» Voilà une poutrelle qui cède, et c’drôle de sac qui m’tombe et me pèse dessus. J’étais coincé et une odeur de macchabée qui m’entre dans la gorge… En haut de c’paquet, il y avait une tête et c’étaient les cheveux que j’avais vus qui pendaient.

» Tu comprends, on n’y voyait pas beaucoup clair. Mais j’ai r’connu les cheveux qu’y en a pas d’autres comme ça sur la terre, puis le reste de figure, toute crevée et moisie, le cou en pâte, le tout mort depuis un mois, p’t’être. C’était Eudoxie, j’te dis.

» Oui, c’était c’te femme que j’ai jamais su approcher