Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/242

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— Tous les champs, les routes, les villages, ici, c’est couvert d’obus non éclatés, de tous calibres ; des nôtres aussi, faut l’dire. Il doit y en avoir plein la terre, qu’on n’voit pas. Je m’demande comment on fera, plus tard, quand viendra le moment qu’on dira : « C’est pas tout ça, mais faut s’remettre à labourer. »


Et toujours, dans sa monotonie forcenée, la rafale de feu et de fer continue : les shrapnells avec leur détonation sifflante, bondée d’une âme métallique et furibonde, et les gros percutants, avec leur tonnerre de locomotive lancée, qui se fracasse subitement contre un mur, et de chargements de rails ou de charpentes d’acier qui dégringolent une pente. L’atmosphère finit par être opaque et encombrée, traversée de souffles pesants ; et, tout autour, le massacre de la terre continue, de plus en plus profond, de plus en plus complet.

Et même d’autres canons se mettent de la partie. Ce sont des nôtres. Ils ont une détonation semblable à celle du 75, mais plus forte, et avec un écho prolongé et retentissant comme de la foudre qui se répercute en montagne.

— C’est les 120 longs. Ils sont sur la lisière du bois, à un kilomètre. Des baths canons, mon vieux, qui ressemblent à des lévriers gris. C’est mince et fin du bec, ces pièces-là. T’as envie de leur dire « madame ». C’est pas comme le 220 qui n’est qu’une gueule, un seau à charbon, qui crache son obus de bas en haut. Ça fait du boulot, mais ça ressemble, dans les convois d’artillerie, à des culs-de-jatte sur leur petite voiture.


La conversation languit. On bâille, par-ci, par-là.

La grandeur et la largeur de ce déchaînement d’artillerie lassent l’esprit. Les voix s’y débattent, noyées.

— J’en ai jamais vu comme ça, d’bombardement, crie Barque.

— On dit toujours ça, remarque Paradis.