Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/250

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— Eh bien ! quoi ?

Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inconnu et moi, dans l’obscurité dense et sur l’étroit chemin de boue grasse, incertains, avec effort, pliés, comme si nous portions chacun un fardeau écrasant.

À un point de l’horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon tonne, et son lourd fracas se mêle aux rafales d’une fusillade qui tantôt redouble et tantôt s’éteint, et aux grappes de coups de grenades, plus sonores que les claquements du lebel et du mauser et qui ont à peu près le son des vieux coups de fusil classiques. Le vent s’est encore accru, il est si violent qu’il faut se défendre dans l’ombre contre lui : des chargements de nuages énormes passent devant la lune.

Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon ; nous sommes là, pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.

— On est maudits, dit l’homme.

Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer les yeux sur l’immobilité des choses.

Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater ?


La tempête n’éclata pas, cette nuit-là. À la fin de ma longue attente, aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.

Tandis que l’aube s’abattait sur nous comme un soir d’orage, je vis encore une fois émerger et se recréer sous l’écharpe de suie des nuages bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales, bossuées de débris et d’immondices, de la croulante tranchée où nous sommes.

La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans vaguement luisants et bombés, tel un