Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/275

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de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s’accrochent.

Le Boyau International !

On y est. Les fils de fer ont été déterrés avec leurs longues racines en vrille, jetés ailleurs et enroulés, balayés, poussés en vastes monceaux par le canon. Entre ces grands buissons de fer humides de pluie, la terre est ouverte, libre.

Le boyau n’est pas défendu. Les Allemands l’ont abandonné, ou bien une première vague est déjà passée… L’intérieur est hérissé de fusils posés le long du talus. Au fond, des cadavres éparpillés. Du fouillis de la longue fosse émergent des mains tendues hors de manches grises à parements rouges et des jambes bottées. Par places, le talus est renversé, la boiserie hachée ; tout le flanc de la tranchée crevé, submergé d’un indescriptible mélange. En d’autres endroits, béent des puits ronds. J’ai gardé surtout de ce moment-là la vision d’une tranchée bizarrement en guenilles, recouverte de loques multicolores : pour confectionner leurs sacs de terre, les Allemands s’étaient servis de draps, de cotonnades, de lainages à dessins bariolés, pillés dans quelque magasin de tissus d’ameublement. Tout ce méli-mélo de lambeaux de couleurs, déchiquetés, effilochés, pend, claque, flotte et danse aux yeux.

On s’est répandu dans le boyau. Le lieutenant, qui a sauté de l’autre côté, se penche et nous appelle en criant et en faisant des signes :

— Ne restons pas là. En avant ! Toujours en avant !

On escalade le talus du boyau en s’aidant des sacs, des armes, des dos qui y sont entassés. Dans le fond du ravin, le sol est labouré de coups, comblé d’épaves, fourmillant de corps couchés. Les uns ont l’immobilité des choses ; les autres sont agités de remuements doux ou convulsifs. Le tir de barrage continue à accumuler ses infernales décharges en arrière de nous, à l’endroit où