Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/279

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désespérées ou bien les « han ! » terribles et creux où la vie entière s’exhale d’un coup. Et nous qui ne sommes pas encore atteints, nous regardons en avant, nous marchons, nous courons, parmi les jeux de la mort qui frappe au hasard dans toute notre chair.


Les fils de fer. Il y en a une zone intacte. On la tourne. Elle est éventrée d’un large passage profond : c’est un colossal entonnoir formé d’entonnoirs juxtaposés, une fantastique bouche de volcan creusée là par la canon.

Le spectacle de ce bouleversement est stupéfiant. Il semble vraiment que cela est venu du centre de la terre. L’apparition d’une pareille déchirure des couches du sol aiguillonne notre ardeur d’assaillants, et d’aucuns ne peuvent s’empêcher de s’écrier, avec un sombre hochement de tête, en ce moment où les paroles s’arrachent difficilement des gorges :

— Ah ! zut alors, qu’est-ce qu’on leur a foutu là ! ah ! zut !

Poussés comme par le vent, on monte et on descend, au gré des vallonnements et des monceaux terreux, dans cette brèche démesurée du sol qui fut souillé, noirci, cautérisé par les flammes acharnées. La glèbe se colle aux pieds. On s’en arrache avec rage. Les équipements, les étoffes qui tapissent le sol mou, le linge qui s’y est répandu hors des musettes éventrées, empêchent qu’on ne s’embourbe et on a soin de jeter le pied sur ces dépouilles quand on saute dans les trous ou qu’on escalade les monticules.

Derrière nous, des voix nous poussent :

— En avant, les gars, en avant ! Nom de Dieu !

— Tout le régiment est derrière nous, crie-t-on.

On ne se retourne pas pour voir, mais cette assurance électrise encore notre ruée.

Il n’y a plus de casquettes visibles derrière les talus de la tranchée dont on approche. Des cadavres d’Allemands s’égrènent devant – entassés comme des points