Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/298

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Une blessure fraîche mouille le cou d’un corps presque squelettique.

— C’est un rat, dit Volpatte. Les macchabées sont anciens, mais les rats les entretiennent… Tu vois des rats crevés – empoisonnés p’t’êt’ bien – près ou d’ssous chaque corps. Tiens, c’pauv’ vieux va nous montrer les siens.

Il soulève du pied la dépouille aplatie et on trouve, en effet, deux rats morts enfoncés là.


— J’voudrais r’trouver Farfadet, dit Volpatte. J’y ai dit d’attendre au moment où on courait et qu’i’ m’a agrafé. L’pauv’ gars, pourvu qu’il ait attendu !

Alors il va et vient, poussé vers les morts par une étrange curiosité. Indifférents, ils se le renvoient l’un à l’autre, et à chaque pas il regarde par terre. Tout à coup il pousse un cri de détresse. Il nous appelle de la main et s’agenouille devant un mort.

— Bertrand !

Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne. Ah ! il a été tué, lui aussi, comme les autres, celui qui nous dominait le plus par son énergie et sa lucidité ! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin tuer, à force de faire toujours son devoir. Il a enfin trouvé la mort là où elle était !

Nous le regardons, puis nous nous détournons de cette vision et nous nous considérons entre nous.

— Ah !…

C’est que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le geste d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les cheveux éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la bouche, la figure bouffie, il rit, il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, et tire la langue. Les bras sont étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté ; la gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est tournée