Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/303

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— Il faut que j’emmène Joseph qui n’en peut plus. Après, je reviendrai.

Ramure leva ses yeux ruisselants sur le blessé.

— Non seulement vivant, mais blessé ! Débarrassé de la mort ! Ah ! il y a des femmes et des enfants qui ont de la chance. Eh bien, conduis-le, et reviens… j’espère que je t’attendrai…

Maintenant, il faut gravir l’autre versant du ravin. Nous nous engageons dans la dépression difforme et malmenée du vieux boyau 97.

Tout à coup des sifflements forcenés déchirent l’atmosphère. Une rafale de shrapnells, là-haut, sur nous… Au sein de nuages d’ocre des aérolithes fulgurent et se dispersent en nuées épouvantables. Des charges roulantes se ruent dans le ciel, pour aller déflagrer et se broyer sur la pente, fouiller la colline et y déterrer les vieux ossements du monde. Et les flamboiements tonitruants se multiplient sur une ligne régulière.

C’est un tir de barrage qui recommence.

On crie comme des enfants :

— Assez ! assez !

Dans cet acharnement des machines de mort, de ce cataclysme mécanique qui nous poursuit à travers l’espace, il y a quelque chose qui excède les forces et la volonté, quelque chose de surnaturel. Joseph, sa main dans la mienne, debout, regarde, par-dessus son épaule, l’averse d’éclatements qui crève. Il plie le cou, comme une bête traquée, affolée.

— Eh quoi, encore ! Toujours, alors ! gronde-t-il. Tout ce qu’on a fait, tout ce qu’on a vu… Et voilà que ça recommence ! Ah ! non, non !

Il tombe sur les genoux, halète, jette un vain regard chargé de haine devant lui et derrière lui. Il répète :

— Ça n’est donc jamais fini, jamais !

Je le prends par le bras, je le relève.

— Viens, ça va être fini pour toi.