Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/320

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arrière, est voilée par l’ombre ; mais on aperçoit le battement de son cœur.

Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout, provient d’un éboulement : plusieurs obus, tombés à la même place, ont fini par crever l’épais toit de terre du poste de secours.

Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu des capotes, aux épaules et le long des plis. On voit se presser vers ce débouché, pour goûter un peu d’air pâle, se détacher de la nécropole, comme des morts à demi réveillés, un troupeau d’hommes paralysés par les ténèbres en même temps que par la faiblesse. Au bout du noir, ce coin se présente comme une échappée, une oasis où l’on peut se tenir debout, et où on est effleuré angéliquement par la lumière du ciel.

— Y avait là des bonshommes qu’ont été étripés quand les obus ont radiné, me dit quelqu’un qui attendait, la bouche entrouverte dans le pauvre rayon enterré là. Tu parles d’un rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui, d’eux, a sauté en l’air.

Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse marron, ce qui lui donne un torse de gorille, ôte des boyaux et des viscères qui pendent, entortillés autour des poutres de la charpente défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de sa baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton assez long, et ce gros géant, chauve, barbu et poussif, manie l’arme gauchement. Il a une physionomie douce, débonnaire et malheureuse, et tout en tâchant d’attraper dans les coins des débris d’intestins, marmotte d’un air consterné un chapelet de « Oh ! » semblables à des soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes bleues ; son souffle est bruyant ; il a un crâne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de son cou a une forme conique.

À le voir ainsi piquer et dépendre en l’air des bandes d’entrailles et des loques de chair, les pieds dans les décombres hérissés, à l’extrémité du long cul-de-sac