Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/329

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minant de sa transformation. Lui qui détenait le record de la négligence et de la noirceur, il est certainement le plus soigné de nous tous, surtout depuis la complication de son râtelier cassé dans l’attaque et refait. Il affecte une allure dégagée.

— Il a l’air jeune et juvénile, dit Marthereau.

Nous nous trouvons tout à coup face à face avec une créature édentée qui sourit jusqu’au fond de la gorge… Quelques cheveux noirs se hérissent autour de son chapeau. Sa figure aux grands traits ingrats, criblée de petite vérole, semble une de ces faces mal peintes sur la toile à gros grains d’une baraque foraine.

— Elle est belle, dit Volpatte.

Marthereau, à qui elle a souri, est muet de saisissement.

Ainsi devisent les poilus placés tout d’un coup dans l’enchantement d’une ville. Ils jouissent de mieux en mieux du beau décor net et invraisemblablement propre. Ils reprennent possession de la vie calme et paisible, de l’idée du confort et même du bonheur pour qui les maisons, en somme, ont été faites.

— On s’habituerait bien à ça, tu sais, mon vieux, après tout !

Cependant le public se masse autour d’une devanture où un marchand de confections a réalisé, à l’aide de mannequins de bois et de cire, un groupe ridicule :

Sur un sol semé de petits cailloux comme celui d’un aquarium, un Allemand à genoux dans un complet neuf dont les plis sont marqués, et qui est même ponctué d’une croix de fer en carton, tend ses deux mains de bois rose à un officier français dont la perruque frisée sert de coussin à un képi d’enfant, dont les joues se bombent, incarnadines, et dont l’œil de bébé incassable regarde ailleurs. À côté des deux personnages gît un fusil emprunté à quelque panoplie d’une boutique de jouets. Un écriteau indique le titre de la composition animée : « Kamarad ! »