Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/330

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— Ah ! ben zut, alors !…

Devant cette construction puérile, la seule chose rappelant ici l’immense guerre qui sévit quelque part sous le ciel, nous haussons les épaules, nous commençons à rire jaune, offusqués et blessés à vif dans nos souvenirs frais ; Tirette se recueille et se prépare à lancer quelque insultant sarcasme ; mais cette protestation tarde à éclore dans son esprit à cause de notre transplantation totale, et de l’étonnement d’être ailleurs.

Or, une dame très élégante, qui froufroute, rayonne de soie violette et noire, et est enveloppée de parfums, avise notre groupe et, avançant sa petite main gantée, elle touche la manche de Volpatte puis l’épaule de Blaire. Ceux-ci s’immobilisent instantanément, médusés par le contact direct de cette fée.

— Dites-moi, vous, messieurs, qui êtes de vrais soldats du front, vous avez vu cela dans les tranchées, n’est-ce pas ?

— Euh…, oui… oui…, répondent, énormément intimidés, et flattés jusqu’au cœur, les deux pauvres hommes.

— Ah !… tu vois ! Et ils en viennent, eux ! murmure-t-on dans la foule.

Quand nous nous retrouvons entre nous, sur les dalles parfaites du trottoir, Volpatte et Blaire se regardent. Ils hochent la tête.

— Après tout, dit Volpatte, c’est à peu près ça, quoi !

— Mais oui, quoi !

Et ce fut, ce jour-là, leur première parole de reniement.

On entre dans le Café de l’Industrie et des Fleurs.

Un chemin en sparterie habille le milieu du parquet. On voit, peints le long des murs, le long des montants carrés qui soutiennent le plafond et sur le devant du comptoir, des volubilis violets, de grands pavots groseille et des roses comme des choux rouges.