Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/353

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quand même, qui faisaient peur et au contact desquels on gémissait parce qu’on se répétait :

— On ne sortira pas de là, personne ne sortira de là. Soudain, un vide se produisit dans l’agglomération humaine ; la masse s’aspirait vers l’arrière ; on dégageait. On a commencé par ramper, puis on a couru, courbés dans la boue et l’eau miroitante d’éclairs ou de reflets pourprés, en trébuchant et en tombant à cause des inégalités du fond cachées par l’eau, semblables nous-mêmes à de lourds projectiles éclabousseurs qui se ruaient, bousculés par la foudre à ras de terre.

On arriva au début du boyau qu’on avait commencé à creuser.

— Y a pas d’tranchée. Y a rien.

En effet, dans la plaine où s’était amorcé notre travail de terrassement, l’œil ne découvrait pas l’abri. On ne voyait que la plaine, un énorme désert furieux, même au coup d’aile tempétueux des fusées. La tranchée ne devait pas être loin puisque nous étions arrivés en la suivant. Mais de quel côté se diriger pour la trouver ?

La pluie redoubla. On resta là un instant, balancés dans un lugubre désappointement, accumulés au bord de l’inconnu foudroyé, puis ce fut une débandade. Les uns se portèrent à gauche, les autres à droite, les autres droit devant eux, tous minuscules et ne durant qu’un instant au sein de la pluie tonitruante, séparés par des rideaux de fumée enflammée et des avalanches noires.

Le bombardement diminua sur nos têtes. C’était surtout vers l’emplacement où nous nous étions trouvés qu’il se multipliait. Mais d’une seconde à l’autre, il pouvait venir tout barrer et tout faire disparaître.

La pluie devenait de plus en plus torrentielle. C’était le déluge dans la nuit. Les ténèbres étaient si épaisses