Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/358

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de son fardeau terrible. Il y a trois formes monstrueusement informes à côté de moi. L’une — c’est Paradis avec une extraordinaire carapace de boue, une boursouflure à la ceinture, à la place de ses cartouchières – se lève aussi. Les autres dorment et ne font aucun mouvement.


Et puis, quel est ce silence ? Il est prodigieux. Pas un bruit, sinon, de temps en temps, la chute d’une motte de terre dans l’eau, au milieu de cette paralysie fantastique du monde. On ne tire pas… Pas d’obus, parce qu’ils n’éclateraient pas. Pas de balles, parce que les hommes…

Les hommes, où sont les hommes ?

Peu à peu, on les voit. Il y en a, non loin de nous, qui dorment affalés, enduits de boue des pieds à la tête, presque changés en choses.

À quelque distance, j’en distingue d’autres, recroquevillés et collés comme des escargots le long d’un talus arrondi et à demi résorbé par l’eau. C’est une rangée immobile de masses grossières, de paquets placés côte à côte, dégoulinant d’eau et de boue, de la couleur du sol auquel ils sont mêlés.

Je fais un effort pour rompre le silence ; je parle, je dis à Paradis qui regarde aussi de ce côté :

— Sont-ils morts ?

— Tout à l’heure on ira voir, dit-il à voix basse. Restons là encore un peu. Tout à l’heure on aura le courage d’y aller.

Tous les deux on se regarde et on jette les yeux sur ceux qui sont venus s’abattre ici. On a des figures tellement lassées que ce ne sont plus des figures ; quelque chose de sale, d’effacé et de meurtri, aux yeux sanglants, en haut de nous. Nous nous sommes vus sous tous les aspects, depuis le commencement – et pourtant, nous ne nous reconnaissons plus.

Paradis détourne la tête, regarde ailleurs.

Tout à coup, je le vois qui est saisi d’un tremble-