Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/362

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claies qui, par endroits, ont cédé et se sont trouées, et c’est une souricière d’hommes. Là où il n’y a plus de claies, il y a deux mètres d’eau… Leur fusil ! y en a qui n’ont jamais pu l’déraciner. Regarde ceux-là : on a coupé tout le bas de leur capote – tant pis pour les poches – pour les dégager, et aussi parce qu’ils n’avaient pas la force de tirer un poids pareil… La capote de Dumas, qu’on a pu lui enlever, elle pesait bien quarante kilos : on pouvait tout juste, à deux, la soulever des deux mains… Tiens, lui, qu’a les jambes nues, ça lui a tout arraché, son pantalon, son caleçon, ses souliers – tout ça arraché par la terre. On n’a jamais vu ça, jamais.

Et égrenés, car ces traînards ont des traînards, ils s’enfuient dans une épidémie d’épouvante, leurs pieds extirpant du sol de massives racines de boue. On voit s’effacer ces rafales d’hommes, décroître les blocs qu’ils font, murés dans des vêtements énormes.

Nous nous levons. Debout, le vent glacial nous fait frissonner comme des arbres.

Nous allons à petits pas. On oblique, attirés par une masse formée de deux hommes étrangement mêlés, épaule contre épaule, les bras autour du cou l’un de l’autre. Le corps à corps de deux combattants qui se sont entraînés dans la mort et s’y maintiennent, incapables pour toujours de se lâcher ? Non, ce sont deux hommes qui se sont appuyés l’un sur l’autre pour dormir. Comme ils ne pouvaient pas s’étendre sur le sol qui se dérobait et voulait s’étendre sur eux, ils se sont penchés l’un vers l’autre, se sont empoignés aux épaules, et se sont endormis, enfoncés jusqu’aux genoux dans la glaise.

On respecte leur immobilité, et on s’éloigne de cette double statue de pauvreté humaine.


Puis nous nous arrêtons bientôt nous-mêmes. Nous avons trop présumé de nos forces. Nous ne pouvons pas encore nous en aller. Ce n’est pas encore fini. On