Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/44

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nous désignant du pouce, par-dessus son épaule, la masse bariolée :

— Eh ! les poteaux, v’nez mirer ça. Des gens.

— Des gens ?

— Oui, des messieurs, quoi. Des civelots avec des officiers d’état-major.

— Des civils ! Pourvu qu’ils tiennent !

C’est la phrase sacramentelle. Elle fait rire, malgré qu’on l’ait entendue cent fois, et qu’à tort ou à raison, le soldat en dénature le sens originel et la considère comme une atteinte ironique à sa vie de privations et de dangers.

Deux personnages s’avancent ; deux personnages à pardessus et à cannes ; un autre habillé en chasseur, orné d’un chapeau pelucheux et d’une jumelle.

Des tuniques bleu tendre sur lesquelles reluisent des cuirs fauves ou noirs vernis suivent et pilotent les civils.

De son bras où étincelle un brassard en soie bordé d’or et brodé de foudres d’or, un capitaine désigne la banquette de tir, devant un vieux créneau, et engage les visiteurs à y monter pour se rendre compte. Le monsieur en complet de voyage y grimpe en s’aidant de son parapluie.

Barque dit :

— T’as visé l’chef de gare endimanché qui indique un compartiment de 1re classe, Gare du Nord, à un riche chasseur, le jour de l’ouverture : « Montez, monsieur le Propriétaire. » Tu sais, quand les types de la haute sont tout battant neufs d’équipements, de cuirs et de quincaillerie, et font leurs mariolles avec leur attirail de tueurs de petites bêtes !

Trois ou quatre poilus qui étaient déséquipés ont disparu sous terre. Les autres ne bougent pas, paralysés, et même les pipes s’éteignent, et on n’entend que le brouhaha des propos qu’échangent les officiers et leurs invités.

— C’est les touristes des tranchées, dit à mi-voix Barque.